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— Et qu’avez-vous à proposer pour venir à bout de ce sanglier puant ? s’écria Robert d’Artois. Nous y sommes aussi attachés que vous, croyez-le, et si vous pouvez avancer une idée meilleure que les nôtres, elle sera bienvenue. C’est une chasse où nous avons besoin de chiens de relais.

Tolomei lissa les plis de sa robe, croisa les mains sur son ventre.

— Messeigneurs, je ne suis pas chasseur, répondit-il, mais je suis Toscan de naissance, et je sais que, quand on ne peut abattre son ennemi de face, il faut l’attaquer de profil. Vous vous êtes portés trop franchement au combat. Cessez donc d’accuser Marigny et de répandre partout qu’il est un voleur, puisque le roi a certifié qu’il ne l’était point. Paraissez pour un temps accepter qu’il gouverne ; feignez même de vous réconcilier avec lui ; et puis, par-derrière, faites enquêter dans les provinces. N’en chargez point les officiers royaux, car ils sont les créatures de Marigny, et justement ceux qu’il vous faut viser. Mais dites aux nobles, grands et petits, sur qui vous avez influence, de vous instruire des agissements des prévôts. En bien des lieux, la moitié seulement des tailles perçues parvient au Trésor. Ce qu’on ne prend point en argent, on le prend en vivres que l’on revend à prix prohibés. Faites enquêter, vous dis-je ; et d’autre part obtenez du roi qu’il convoque tous les prévôts, receveurs et commis de finances afin que leurs livres soient examinés. Par qui ? Par Marigny, assisté bien sûr des barons et des conseillers aux comptes. Et en même temps vous produirez vos enquêteurs. Alors je vous dis qu’il apparaîtra de telles malversations, et si monstrueuses, que vous pourrez sans peine en rejeter la faute sur Marigny, et sans plus vous soucier de savoir s’il est innocent ou coupable. Ce faisant, Monseigneur Charles, vous aurez les nobles pour vous, qui rechignent à voir sur leurs fiefs les sergents de Marigny se mêler à tout ; et vous aurez aussi le bas peuple qui crève de famine et cherche des responsables à sa misère. Voilà, Messeigneurs, le conseil que je m’autorise à vous donner, et celui que je porterais au roi si j’étais en votre position… Sachez de surcroît que nos compagnies lombardes, qui tiennent comptoir en de nombreux endroits, peuvent si vous le souhaitez aider à votre enquête.

Valois réfléchit quelques instants.

— Le difficile, dit-il, sera de décider le roi, car il est pour l’heure tout entiché de Marigny et de son frère l’archevêque, dont il attend un pape.

— En ce qui regarde l’archevêque, ne vous inquiétez pas, répliqua le banquier. Je dispose à son usage d’une muselière dont je me suis déjà servi une fois, et que je lui repasserai au nez le moment venu.

Lorsque Tolomei fut sorti, d’Artois dit à Valois :

— Ce bonhomme-là décidément est plus fort que nous.

— Plus fort… plus fort… répondit Valois. C’est-à-dire qu’il nous précise dans son langage de marchand les choses que nous pensions déjà.

Mais il s’empressa, dès le lendemain, de se conformer aux instructions du capitaine général des Lombards, lequel pour une garantie de dix mille livres donnée à ses confrères italiens, s’était offert le luxe de diriger la France.

Un bon mois d’insistance fut nécessaire à Monseigneur de Valois pour convaincre le roi. En vain Valois répétait à son neveu :

— Rappelez-vous les derniers mots de votre père. Rappelez-vous comme il vous a dit : « Louis, sachez au plus tôt l’état de votre royaume. » Eh bien, c’est en convoquant tous les prévôts et receveurs que vous connaîtrez cet état. Et notre saint aïeul dont vous portez le nom vous montre l’exemple en cela aussi. Il ordonna une grande enquête de la sorte, l’an 1247…

Or Marigny n’était pas hostile au principe d’une telle réunion ; il y voyait l’occasion de reprendre en main les agents royaux. Car lui aussi constatait des relâchements dans l’administration. Mais il estimait sage de surseoir à la convocation ; il affirmait que le moment était mal choisi, alors que la misère aigrissait le peuple et que les ligues de barons s’agitaient, pour éloigner de leurs résidences, d’un seul coup, tous les officiers du roi.

Il était indéniable que, depuis la mort de Philippe le Bel, l’autorité centrale s’affaiblissait. En réalité, deux pouvoirs s’opposaient, s’empêtraient, s’annulaient l’un l’autre. On obéissait ou bien à Marigny, ou bien à Valois. Tiraillé entre les deux partis, mal renseigné, ne sachant distinguer la calomnie de l’information véritable, et incapable par nature de trancher franchement, Louis X accordait sa confiance tantôt à gauche, tantôt à droite, et croyait gouverner alors qu’il ne faisait que subir.

Cédant à la violence des ligues, et sur avis de la majorité de son Conseil, Louis, le 19 mars de cette année 1315, c’est-à-dire après trois mois et demi de règne, signa la charte aux seigneurs normands, qui allait être suivie presque aussitôt des chartes aux Languedociens, aux Bourguignons, aux Champenois, aux Picards, la dernière intéressant tout particulièrement le comte de Valois et Robert d’Artois. Ces édits effaçaient toutes les dispositions, scandaleuses aux yeux des privilégiés, par lesquelles Philippe le Bel avait interdit les tournois, guerres privées et gages de bataille. Il était à nouveau permis aux gentilshommes « de guerroyer les uns aux autres, chevaucher, aller, venir et porter les armes »… Autrement dit, la noblesse française retrouvait son droit ancestral et chéri à se ruiner en vraies ou fausses batailles, à se massacrer, et à ravager à l’occasion le royaume pour vider des querelles de personnes. Quel souverain monstrueux, en vérité, et dont la mémoire méritait d’être honnie, que celui qui pendant trente ans l’avait privée de ces honnêtes passe-temps !

Également, les seigneurs redevenaient libres de distribuer des terres et de se créer de nouveaux vassaux, donc souvent de nouveaux profits, sans avoir à en référer au roi. Pour tout litige, les nobles ne devaient désormais comparaître que devant des juridictions nobles. Les sergents et prévôts du roi ne pouvaient plus arrêter les délinquants ou les citer en justice sans en référer d’abord au seigneur du lieu. Les bourgeois et paysans libres n’étaient plus autorisés, sauf en quelques cas exceptionnels, à sortir des terres des seigneurs pour venir se réclamer de la justice du roi. Relativement aux subsides militaires et aux levées de troupes, les barons reprenaient une espèce d’indépendance qui leur permettait de décider s’ils voulaient ou non participer aux guerres nationales, et, dans l’affirmative, combien ils souhaitaient se faire payer.

Marigny parvint à faire inscrire à la fin de ces chartes une formule vague concernant la suprême autorité royale et tout ce qui « d’ancienne coutume appartenait au souverain prince et à nul autre ». Cette formule de droit laissait la possibilité à un monarque fort de reprendre pièce par pièce tout ce qui venait d’être cédé. Valois pourtant y consentit, car pour lui, lorsqu’on disait « anciennes coutumes », il entendait « Saint Louis ». Mais Marigny nourrissait peu d’illusions ; en esprit comme en fait, c’étaient toutes les institutions du Roi de fer qui s’effondraient. Marigny sortit de ce conseil du 19 mars en déclarant qu’on y avait creusé le lit pour de grands troubles.

Dans le même temps, la convocation des prévôts, trésoriers et receveurs fut enfin décidée ; on expédia, dans tous les bailliages et sénéchaussées, des enquêteurs officiels qu’on appela des « réformateurs », mais sans leur accorder les délais convenables à une inspection sérieuse, puisque la réunion était fixée au milieu du mois suivant ; et comme on cherchait un lieu où tenir cette assemblée, Charles de Valois proposa Vincennes, en souvenir de Saint Louis.