Выбрать главу

Donc, au jour dit, Louis Hutin, ses pairs, ses barons, les dignitaires et principaux officiers de la couronne, les membres du Conseil et de la Chambre des Comptes, se rendirent en grand équipage au manoir de Vincennes. Cette belle chevauchée attira les gens sur le pas des portes ; les gamins suivaient en criant : « Vive le Roi ! » dans l’espoir de recevoir une poignée de dragées. Le bruit s’était répandu que le roi allait juger les receveurs d’impôts, et rien, à défaut de pain, ne pouvait davantage satisfaire le peuple.

Le temps d’avril était doux avec des nuages légers qui couraient dans le ciel au-dessus des chênes de la forêt ; un vrai temps de printemps qui redonnait espérance. Si la disette continuait de sévir, au moins en avait-on fini du froid, et l’on se disait que la récolte prochaine serait bonne, si les saints de glace ne tuaient pas les blés nouveaux.

À proximité du manoir royal, une immense tente avait été dressée, comme pour quelque fête ou grand mariage, et deux cents receveurs, trésoriers et prévôts s’y tenaient alignés, les uns sur des bancs de bois, les autres par terre, assis en tailleur.

Sous un dais brodé aux armes de France, le jeune roi, couronne en tête, sceptre en main, vint occuper son faudesteuil, sorte de pliant hérité du siège curule et qui, depuis les origines de la monarchie française, servait de trône au souverain en déplacement. Les accoudoirs du faudesteuil de Louis X étaient sculptés de têtes de lévriers, et le fond garni d’un coussin de soie rouge.

Pairs et barons prirent place de part et d’autre du roi, et les conseillers aux Comptes s’installèrent derrière de longues tables posées sur des tréteaux. Les fonctionnaires royaux, portant leurs registres, furent alors appelés, en même temps que les réformateurs qui avaient circulé dans leurs circonscriptions respectives. Pour hâtives qu’aient été les enquêtes, elles avaient quand même permis de recueillir bon nombre de dénonciations locales dont la plupart se trouvèrent rapidement avérées. Presque tous les comptes présentaient des traces de gaspillages, d’abus et de malversations, surtout dans les derniers mois, surtout depuis la mort de Philippe le Bel, surtout depuis qu’on avait sapé l’autorité de Marigny.

Les barons commençaient à murmurer, comme s’ils eussent tous été eux-mêmes des parangons d’honnêteté, ou comme si les dilapidations eussent atteint leurs biens propres. La peur gagnait les rangs des fonctionnaires, et certains de ceux-ci préférèrent disparaître subrepticement par le fond de la tente, repoussant à plus tard de s’expliquer. Quand on arriva aux prévôts et receveurs des régions de Montfort-Amaury, Dourdan et Dreux, sur lesquels Tolomei avait fourni aux réformateurs des éléments fort précis d’accusation, il se fit autour du roi une très vite agitation. Mais le plus indigné de tous les seigneurs, celui qui le plus haut laissa éclater sa colère, fut Marigny. Sa voix couvrit toutes les voix, et il s’adressa à ses subordonnés avec une violence qui leur fit courber le dos. Il exigeait des restitutions, promettait des châtiments. Monseigneur de Valois, se levant, lui coupa soudain la parole.

— C’est beau rôle que vous jouez là devant nous, messire Enguerrand, s’écria-t-il ; mais il ne sert à rien de tonner si fort au nez de ces coquins, car ils sont hommes que vous avez mis en place, dévoués à vous, et tout dénonce que vous avez partagé avec eux.

Un si profond silence suivit cette accusation publique qu’on put entendre un coq chanter dans la campagne. Le Hutin, visiblement surpris, regardait de droite et de gauche. Chacun retenait son souffle, car Marigny marchait sur Charles de Valois.

— Messire, répondit-il d’une voix rauque, s’il se trouve en toute cette chiennaille…

Il désignait de la main ouverte l’assemblée des prévôts.

— … s’il se trouve un seul, parmi ces mauvais serviteurs du royaume, pour affirmer en conscience et jurer sur la foi qu’il m’a soudoyé en quelque manière, ou remis le moindre profit de ses recettes, je veux qu’il approche.

Alors, poussé par la grande patte de Robert d’Artois, on vit s’avancer le prévôt de Montfort, dont les comptes étaient en cours d’examen.

— Qu’avez-vous à dire ? Vous venez chercher votre corde ? lui lança Marigny.

Tout tremblant, sa face ronde marquée d’une tache lie de vin, le prévôt restait muet. Pourtant, il avait été bien endoctriné, par Guccio d’abord, puis par Robert d’Artois qui, la veille, lui avait promis qu’il échapperait à tout châtiment, à condition de témoigner contre Marigny.

— Alors, qu’avez-vous à dire ? demanda à son tour le comte de Valois. Ne craignez point d’avouer la vérité, car notre bien-aimé roi est là pour l’entendre, et rendre sa justice.

Portefruit mit un genou en terre devant Louis X et, croisant ses bras courts, prononça :

— Sire, je suis un grand fautif ; mais j’y ai été obligé par le commis de Monseigneur de Marigny, qui me réclamait chaque année le quart des tailles, pour le compte de son maître.

— Quel commis ? Nommez-le, et qu’il comparaisse ! cria Enguerrand. Quelles sommes lui avez-vous baillées ?

Le prévôt alors se démonta, chose qu’auraient pu prévoir ceux qui l’employaient, car il était douteux qu’un homme qui avait perdu pied devant Guccio ne s’effondrât point en présence de Marigny. Il prononça le nom d’un commis mort depuis cinq ans, s’enferra en citant un autre complice, mais qui se trouvait appartenir à la maison du comte de Dreux et non à celle de Marigny. Il fut tout à fait incapable d’expliquer par quelle filière mystérieuse les fonds détournés pouvaient parvenir au recteur du royaume. Sa déposition suait la félonie. Marigny y mit terme en disant :

— Sire, comme vous en pouvez juger, il n’y a pas miette de vrai dans ce que bredouille cet homme. C’est un larron qui pour se sauver répète paroles enseignées, et mal enseignées, par mes ennemis. Qu’il me soit reproché d’avoir placé ma confiance en de tels crapauds dont la déshonnêteté vient d’éclater ; qu’il me soit reproché ma faiblesse de n’en avoir point fait rouer une bonne douzaine, je souscrirai à la semonce, encore que depuis quatre mois on m’ait beaucoup ôté les moyens d’agir sur eux. Mais qu’on ne me fasse pas grief de vol. C’est la seconde fois que messire de Valois s’y autorise, et cette fois je ne le tolérerai plus.

Seigneurs et magistrats comprirent alors que la grande querelle allait enfin se vider.

Dramatique, une main sur le cœur, l’autre pointée vers Marigny, Valois répliquait, s’adressant au roi :

— Sire mon neveu, nous sommes trompés par un méchant homme qui n’est que trop resté au milieu de nous, et dont les méfaits ont attiré sur notre maison la malédiction. C’est lui qui est cause des extorsions dont on se plaint et qui, pour de l’argent qu’on lui a donné, a fait, à la honte du royaume, obtenir plusieurs trêves aux Flamands. Pour cela votre père est tombé dans une tristesse telle qu’il en est trépassé avant son temps. C’est Enguerrand qui est cause de sa mort. Pour moi, je suis prêt à prouver qu’il est un voleur et qu’il a trahi le royaume, et si vous ne le faites arrêter sur-le-champ, je jure Dieu que je ne paraîtrai plus à votre cour ni dans votre Conseil.

— Vous en avez menti par la gueule ! s’écria Marigny.

— Par Dieu, c’est vous qui mentez, Enguerrand, répondit Valois.

La fureur les jeta l’un contre l’autre. Ils s’empoignèrent au col ; et l’on vit ces deux princes, ces deux buffles, dont l’un avait porté la couronne de Constantinople, dont l’autre pouvait contempler sa statue dans la Galerie des rois, se battre, vomissant l’injure comme des portefaix, devant toute la cour et toute l’administration du pays.