Les barons s’étaient levés ; les prévôts et receveurs avaient reculé, faisant tomber leurs bancs. Louis X eut une réaction inattendue ; il se mit, sur son faudesteuil, à tressauter de rire.
Indigné de ce rire autant que du spectacle déshonorant qu’offraient les deux lutteurs, Philippe de Poitiers s’avança et, d’une poigne surprenante chez un homme si maigre, il sépara les adversaires qu’il tint éloignés au bout de ses longs bras. Marigny et Valois haletaient, la face pourpre, les vêtements déchirés.
— Mon oncle, dit Poitiers, comment osez-vous ? Marigny, reprenez empire sur vous-même, je vous en donne l’ordre. Veuillez rentrer chez vous, et attendre que le calme soit revenu en chacun.
La décision, la puissance qui émanaient soudain de ce garçon de vingt-quatre ans s’imposèrent à des hommes qui avaient près du double de son âge.
— Partez, Marigny, vous dis-je, insista Philippe de Poitiers. Bouville ! Conduisez-le.
Marigny se laissa entraîner par Bouville et gagna la sortie du manoir de Vincennes. On s’écartait devant lui comme devant un taureau de combat qu’on cherche à ramener au toril. Valois n’avait pas bougé de place ; il tremblait de haine et répétait :
— Je le ferai pendre ; aussi vrai que je suis, je le ferai pendre !
Louis X avait cessé de rire. L’intervention de son frère venait de lui infliger une leçon d’autorité. De plus, il se rendait compte, brusquement, qu’on l’avait joué. Il se débarrassa du sceptre dans les mains de son chambellan, et dit brutalement à Valois :
— Mon oncle, j’ai à vous entretenir sans attendre ; veuillez me suivre.
III
DE LOMBARD EN ARCHEVÊQUE
— Vous m’aviez assuré, mon oncle, criait Louis Hutin arpentant à grands pas nerveux une des salles du manoir de Vincennes, vous m’aviez bien assuré que vous ne porteriez plus accusation contre Marigny. Et vous l’avez fait ! C’est trop se moquer de mon vouloir.
Arrivé au bout de la pièce, il tourna vivement sur lui-même, et le manteau court contre lequel il avait échangé son long manteau d’apparat vola en rond à hauteur de ses mollets.
Valois, encore tout essoufflé de la lutte, le visage tuméfié, le col en lambeaux, répondit :
— Le moyen, mon neveu, le moyen de ne point céder à la colère devant une telle vilenie !
Il était presque de bonne foi, et se persuadait à présent d’avoir cédé à une impulsion spontanée, alors que sa comédie était depuis bien des jours montée.
— Vous savez mieux que personne qu’il nous faut un pape, reprit le Hutin, et vous savez aussi pourquoi nous ne pouvions nous aliéner Marigny. Bouville nous en avait assez averti !
— Bouville ! Bouville ! Vous ne croyez qu’en ce que vous a rapporté Bouville qui n’a rien vu et qui ne comprend rien. Le petit Lombard qu’on avait mis auprès de lui pour surveiller l’or m’en a plus appris que votre Bouville sur les affaires d’Avignon. Un pape pourrait être élu demain, et disposé à prononcer l’annulation le jour d’après, si Marigny, et Marigny seul, n’y mettait obstacle par tous les moyens. Vous croyez qu’il travaille à diligenter votre affaire ? Il la ralentit au contraire, à plaisir, car il a bien compris la raison pourquoi vous le gardiez en place. Il ne veut point d’un pape angevin : il ne veut point que vous preniez une épouse angevine ; et pendant qu’il vous trahit en tout, il assure en sa main tous les pouvoirs que lui avait abandonnés votre père. Où serez-vous ce soir, mon neveu ?
— J’ai décidé de ne point bouger d’ici, répondit Louis d’un air rogue.
— Alors, avant ce soir, je vous aurai produit certaines preuves qui vont écraser votre Marigny ; et je pense qu’alors vous finirez par me le donner.
— Vous ferez bien, mon oncle, qu’il en soit ainsi ; car autrement, il vous faudrait tenir votre parole de ne plus paraître ni à ma cour, ni à mon Conseil.
Le ton de Louis X était celui de la rupture. Valois, très alarmé du tour que les choses prenaient, partit pour Paris, entraînant Robert d’Artois et les écuyers qui leur servaient d’escorte.
— Tout à présent dépend de Tolomei, dit-il à Robert en se hissant en selle.
En route ils croisèrent le train de chariots qui apportaient à Vincennes les lits, coffres, tables, vaisselles qui serviraient au roi pour son installation d’une nuit.
Une heure plus tard, tandis que Valois rentrait en son hôtel pour changer de vêtements, Robert d’Artois faisait irruption chez le capitaine général des Lombards.
— Ami banquier, lui dit-il d’entrée, voici le moment venu de me remettre cet écrit dont vous m’avez dit qu’il établissait les malversations commises par Marigny l’archevêque. Vous savez bien ; la muselière… Monseigneur de Valois en a besoin sur-le-champ.
— Sur-le-champ, sur-le-champ… Tout beau, Monseigneur Robert. Vous me demandez de me dessaisir d’un outil qui nous a déjà sauvés une fois, moi et tous mes amis. S’il vous donne moyen d’abattre Marigny, j’en suis fort aise. Mais si ensuite par malheur Marigny venait à demeurer, moi je suis un mort. Et puis, et puis, j’ai beaucoup pensé, Monseigneur…
Robert d’Artois bouillait pendant ce palabre, car Valois l’avait supplié de faire diligence, et il savait le prix de chaque instant perdu.
— Oui, j’ai beaucoup pensé, poursuivait Tolomei. Les coutumes et ordonnances de Monseigneur Saint Louis, qu’on est en train de remettre en vigueur, sont excellentes certes pour le royaume ; mais j’aimerais toutefois qu’on exceptât les ordonnances sur les Lombards par quoi ceux-ci furent d’abord spoliés, puis pour un temps chassés de Paris. Le souvenir ne s’en est point perdu. Nos compagnies ont mis de longues années à s’en relever. Alors, Saint Louis… Saint Louis… mes amis s’inquiètent, et je voudrais être en mesure de les rassurer.
— Voyons, banquier ! Monseigneur de Valois vous l’a dit : il vous soutient ; il vous protège !
— Oui, oui, en bonnes paroles, mais nous aimerions mieux que ce fût par écrit. Aussi avons-nous présenté une requête au roi, pour qu’il confirme nos privilèges coutumiers ; et dans ce temps que le roi signe toutes les chartes qu’on lui présente, nous voudrions bien qu’il approuvât aussi la nôtre. Après quoi, volontiers, Monseigneur, je vous mettrai en main de quoi envoyer pendre ou brûler ou rouer, comme vous choisirez, Marigny le jeune ou Marigny l’aîné, ou les deux à la fois… Une signature, un sceau ; c’est l’affaire d’une journée, deux au plus, si Monseigneur de Valois consent à s’en soucier. La rédaction est prête…
Le géant abattit sa main sur la table, et tout trembla dans la pièce.
— Assez joué, Tolomei. Je vous ai dit que nous ne pouvions point attendre. Votre charte sera signée demain, je m’y engage. Mais donnez-moi ce soir l’autre parchemin. Nous sommes dans la même partie ; il faudrait bien une fois me faire confiance.
— Monseigneur de Valois n’est point en mesure d’attendre une seule journée ?
— Non.
— Alors, c’est qu’il a fort perdu dans la faveur du roi, et bien soudainement, dit lentement le banquier en hochant la tête. Que s’est-il donc produit à Vincennes ?
Robert d’Artois lui fit une brève relation de l’assemblée et de ses suites. Tolomei écoutait, toujours balançant le front. « Si Valois est écarté de la cour, pensait-il, et si Marigny reste en place, alors adieu charte, franchise et privilèges. Le péril à présent est grave…»