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— La facture ?

— Vous l’avez sans doute conservée, cet appareil coûte les yeux de la tête, nota Sigurdur Oli.

— Je… c’est bon, j’en ai vendu autrefois, vous le savez, vous m’avez dans vos fichiers, mais j’ai arrêté. Je n’ai jamais beaucoup vendu de drogue sur prescription. La dernière fois qu’on m’a acheté du Rohypnol, c’était il y a six mois. Un crétin que je ne connaissais pas et que je n’ai jamais revu après.

— Et ce n’était pas Runolfur ? demanda Elinborg, profitant de ce que Valur voulait parler de tout sauf de cet écran plasma.

— Il était super stressé et m’a dit qu’il s’appelait Runolfur. Il voulait même me serrer la main, comme dans un rendez-vous d’affaires. Il m’a raconté que c’était son cousin qui lui avait parlé de moi, mais le nom qu’il m’a donné ne me disait rien. J’avais l’impression que c’était la première fois de sa vie qu’il faisait ce genre de truc.

— Il s’est souvent adressé à vous ?

— Non, il n’y a eu que cette unique fois. Je ne le connaissais pas. En général, je les connais, mes clients. Il ne m’a pas fallu longtemps pour avoir une clientèle régulière. Enfin, lui, c’était un vrai tordu.

— Et que voulait-il faire avec ce Rohypnol ?

— Il m’a expliqué qu’il l’achetait pour un de ses copains. Tous ceux qui n’ont pas l’habitude racontent ce bobard, ils ne voient même pas à quel point ils sont minables.

— Et il s’agissait bien de Rohypnol ?

— Oui.

— Il vous en a pris beaucoup ?

— Un flacon. Dix pilules.

— Il est venu ici, chez vous ?

— Oui.

— Seul ?

— Oui.

— Et c’était Runolfur ?

— Oui, enfin, non. Il m’a dit qu’il s’appelait Runolfur, mais ce n’était pas lui.

— C’est-à-dire, pas le Runolfur qui a été assassiné ?

— Non, ce n’était pas le type des photos diffusées dans les journaux.

— Il voulait se faire passer pour Runolfur ?

— Ça, je n’en sais rien. Peut-être qu’il portait aussi ce prénom. C’est peut-être une simple coïncidence. Pensez-vous vraiment que ce soit le genre de truc qui m’intéresse ?

— De quoi avait-il l’air ?

— Je ne m’en souviens pas.

— Faites un effort.

— Euh, environ ma taille, la trentaine, le visage bouffi et bien dégarni. Un peu de barbe. Je ne me rappelle pas très bien.

Elinborg regardait Valur. Elle vit tout à coup apparaître dans son esprit l’image de l’homme qui était venu la voir dans son bureau et qui était l’ami de Runolfur. Edvard. Eddi. La description correspondait plutôt bien : à moitié chauve, une barbe clairsemée.

— Autre chose ? demanda-t-elle.

— Non, je ne peux rien vous dire de plus.

— Merci beaucoup.

— Oui, c’est ça. Et maintenant, dehors !

— En tout cas, Valur s’occupe bien de son enfant, observa Elinborg quand elle eut prit place dans le véhicule avec son collègue. La petite avait une couche propre et elle venait de manger, elle était ravie d’être avec son papa.

— C’est une ordure.

— Certes.

— Dis donc, tu as des nouvelles d’Erlendur ? interrogea Sigurdur Oli.

— Non, aucune. Il n’avait pas prévu de partir en voyage dans les fjords de l’Est pour quelques jours ?

— Il y a combien de temps ?

— Cela doit faire une bonne semaine.

— Combien de temps avait-il prévu de rester là-bas ?

— Je n’en sais rien.

— Qu’allait-il y faire ?

— Revoir les lieux de son enfance.

— Tu as des nouvelles de cette femme qu’il voit régulièrement ?

— Valgerdur ? Non. Je devrais peut-être l’appeler pour lui demander s’il s’est manifesté.

13

La nuit était tombée quand ils arrivèrent au domicile d’Edvard. Célibataire et sans enfant, il vivait dans une bicoque en bas de la rue Vesturgata. Son véhicule, un break de marque japonaise assez ancien, était garé le long de la maison. Les policiers ne virent aucune sonnette. Elinborg frappa à la porte. Ils entendirent du mouvement à l’intérieur, mais personne ne venait leur ouvrir. Deux des fenêtres étaient éclairées et ils avaient vu la lueur bleutée de la télévision disparaître subitement. Ils frappèrent une deuxième, puis une troisième fois. Sigurdur Oli tambourina à la porte. Edvard arriva enfin et reconnut immédiatement Elinborg.

— Nous ne vous dérangeons pas, j’espère, dit-elle.

— Si, enfin, non, c’est que… il y a un problème ?

— Nous aurions encore quelques questions à vous poser à propos de Runolfur, annonça-t-elle. Vous nous permettez d’entrer ?

— Vous ne pouviez pas tomber plus mal, répondit Edvard, je… je m’apprêtais justement à sortir.

— Cela ne prendra que très peu de temps, rassura Sigurdur Oli.

Les deux équipiers se tenaient sur le pas de la porte dont Edvard semblait déterminé à leur interdire l’entrée.

— C’est que je n’ai vraiment pas le temps de recevoir de visite en ce moment, s’excusa-t-il. Je préférerais vraiment que vous puissiez repasser disons dans la journée de demain.

— Je comprends, mais ce n’est hélas pas possible, répondit Elinborg. C’est à propos de Runolfur et, comme je viens de vous le dire, nous devons en discuter avec vous sans attendre.

— De Runolfur, comment ça ? s’inquiéta Edvard.

— Cela nous gêne un peu de rester à parler là, sur le pas de la porte.

Edvard jeta quelques regards dans la rue. L’obscurité régnait aux abords de la maison que la clarté des lampadaires n’atteignait pas et il n’avait pas installé d’éclairage extérieur. Il n’y avait pas de jardin mais, collé à l’un des murs, un arbre solitaire, un aulne mort étendait ses branches tordues et dénudées comme une main griffue au-dessus du toit.

— Eh bien, dans ce cas, entrez, je me demande bien ce que vous me voulez, marmonna-t-il d’une voix très basse. Nous n’étions que des amis.

— Il n’y en a pas pour longtemps, répondit Elinborg.

Ils pénétrèrent dans un salon exigu dont les meubles de bric et de broc semblaient tous en bout de course. Un imposant écran plat des plus récents était fixé à l’un des murs et un ordinateur dernier cri muni du plus grand écran disponible sur le marché était installé sur le bureau. Des jeux vidéo de toutes sortes étaient éparpillés un peu partout ou rangés sur les étagères, aux côtés d’une foule de DVD et de cassettes. On notait aussi de nombreux dossiers et livres scolaires disséminés sur les tables et les chaises.

— Vous corrigez des copies ? interrogea Elinborg.

— Faites-moi rire, renvoya Edvard en regardant le tas de feuilles qu’il avait à côté de lui. Un peu, et il va falloir que je les leur rende bientôt. Ça s’entasse sans fin.

— Vous collectionnez les films ?

— Non, pas spécialement. Je ne suis pas du genre à collectionner, mais j’en possède quand même un certain nombre, comme vous voyez. J’en achète parfois aux vidéoclubs qui mettent la clef sous la porte. Ils les vendent pour presque rien, souvent pas plus de cent couronnes[4] pièce.

— Vous avez regardé tout ça ? demanda Sigurdur Oli.

— Non, enfin, disons quand même la plupart.

— Lors de notre première rencontre, vous m’avez dit que vous connaissiez très bien Runolfur, observa Elinborg.

— En effet. Nous nous entendions bien.

— Vous aviez une passion commune pour le cinéma, si ma mémoire est bonne.

— Oui, nous allions parfois voir des films ensemble.

Elinborg remarqua qu’Edvard était moins détendu qu’au cours de leur premier entretien, comme s’il se sentait gêné de recevoir des gens à son domicile. Il évitait de croiser leur regard et ne savait pas quoi faire de ses mains qu’il promenait de droite à gauche sur le bureau. Il finit par les plonger dans ses poches, mais les ressortit presque aussitôt pour se gratter la tête, les coudes ou pour tripoter les étuis de DVD. Elinborg décida de couper court à l’incertitude qui devait être la cause de son malaise. Elle attrapa un film sur une chaise. C’était un vieux Hitchcock, The Lodger. Bien préparée mentalement, elle s’apprêtait à lui poser sa première question, mais Sigurdur Oli commençait à bouillir d’impatience, comme plus tôt dans la journée. Il se montrait spécialement venimeux quand il sentait que son adversaire était faible ou qu’il n’avait que peu d’estime de soi. C’était le genre de choses qu’il percevait.