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— Pourquoi ne pas nous avoir dit que vous aviez acheté de la drogue du viol ? lui demanda-t-il.

— Quoi ? s’alarma Edvard.

— En vous faisant passer pour Runolfur ? C’est pour lui que vous avez acheté ce produit ?

Elinborg lança un regard aussi hébété que consterné à son collègue. Elle lui avait clairement précisé qu’elle entendait mener la discussion et qu’il ne l’accompagnait que par mesure de précaution.

— Alors, pourquoi ? s’entêta Sigurdur Oli tandis qu’il soutenait le regard d’Elinborg. Il n’était pas certain de la manière dont il fallait interpréter l’expression furieuse de son équipière, mais se disait qu’il s’en tirait plutôt bien. Alors, pourquoi vous être fait passer pour Runolfur ?

— Je ne sais pas… qu’est-ce que… ? bredouilla Edvard en plongeant ses mains dans ses poches.

— Nous avons interrogé un homme qui vous a vendu du Rohypnol il y a six mois, poursuivit Sigurdur Oli.

— La description qu’il nous a faite correspond, glissa Elinborg. Il nous a dit que vous vous étiez présenté à lui sous le nom de Runolfur.

— La description ? s’étonna Edvard.

— Il vous a décrit trait pour trait, répondit Elinborg.

— Eh bien ? s’impatienta Sigurdur Oli.

— Eh bien quoi ? rétorqua Edvard.

— Est-ce vrai ? interrogea le policier.

— Qui vous a raconté ça ?

— Votre dealer ! s’exclama Sigurdur Oli. Et si vous nous écoutiez un peu !

— Est-ce que tu pourrais me laisser lui poser mes questions ? s’agaça Elinborg.

— Dans ce cas, préviens-le que s’il fait le con, nous l’emmènerons revoir ce dealer pour qu’il nous dise la vérité.

— J’ai fait ça pour rendre service à Runolfur, plaida Edvard dès qu’il eut entendu la menace. C’est lui qui me l’a demandé.

— Pourquoi en avait-il besoin ? interrogea Elinborg.

— Il m’a dit qu’il avait des problèmes de sommeil.

— Pourquoi n’est-il pas allé consulter un médecin qui aurait pu lui en prescrire ?

— Je n’ai appris ce qu’était exactement le Rohypnol qu’après son assassinat. Je n’en avais aucune idée.

— Vous vous figurez peut-être qu’on va vous croire ? rétorqua Elinborg.

— N’allez pas vous imaginer que nous sommes si stupides ! éructa Sigurdur Oli.

— Non, sérieusement, je n’y connais rien en drogues.

— Comment Runolfur connaissait-il cet homme ? reprit Elinborg.

— Il ne me l’a pas dit.

— Cet informateur nous a affirmé que vous lui aviez parlé d’un cousin.

Edvard s’accorda un instant de réflexion.

— Oui, il m’a demandé ça. Ce gars qui vendait la drogue. Il était super stressé. Il voulait connaître mon nom et savoir qui m’envoyait. C’est le genre de type qui vous met sacrément mal à l’aise. C’est Runolfur qui m’avait envoyé, alors j’ai donné son nom. Et pour ce qui est de mon cousin, j’ai menti, c’est tout.

— Pourquoi Runolfur n’est-il pas allé acheter ce produit lui-même, pourquoi s’est-il servi de vous ? demanda Elinborg.

— Nous étions amis et il m’a dit…

— Oui ?

— Qu’il ne faisait pas confiance aux médecins et à leurs diagnostics. Il m’a également avoué qu’il buvait pas mal et que le Rohypnol l’aiderait à faire passer ses gueules de bois. Il m’a expliqué qu’il ne voulait pas attirer inutilement l’attention sur lui simplement parce qu’il prenait un peu de Rohypnol. Ce médicament était problématique, m’a-t-il dit et ça l’embarrassait d’aller en demander à un médecin. À ce moment-là, je n’ai pas compris ce qu’il entendait par là.

— Mais pour quelle raison vous a-t-il demandé d’aller voir cet homme ?

Edvard hésita.

— C’était juste pour lui rendre service, répéta-t-il.

— Pourquoi ?

— Je n’en sais rien. Il était gêné d’aller le voir lui-même et…

— Et ?

— Je n’ai pas tant d’amis que ça. Je m’entendais bien avec Runolfur. J’ai voulu l’aider. Il m’a soumis ce problème et je lui ai dit que j’allais m’en occuper. C’était aussi simple que ça. Je voulais lui rendre service.

— Quelle quantité en avez-vous acheté ?

— Un flacon.

— Auprès de qui d’autre vous êtes-vous fourni ?

— Qui d’autre ? Personne. Je ne l’ai fait qu’une seule fois.

— Pourquoi ne m’en avez-vous rien dit quand vous êtes venu me voir ?

Edvard haussa les épaules.

— J’avais l’impression que je risquais d’être entraîné dans un truc qui ne me concerne pas.

— Vous pensez que cela ne vous concerne pas alors que vous avez procuré du Rohypnol à un homme qui était probablement un violeur ?

— J’ignorais l’usage qu’il allait en faire.

— Où étiez-vous quand Runolfur a été agressé ?

— Ici. Chez moi.

— Avez-vous quelqu’un pour le confirmer ?

— Non. En général, je passe mes soirées tout seul à la maison. Vous ne croyez pas sérieusement que j’aurais pu faire ça ?

— Nous ne croyons rien du tout, répondit Elinborg, merci mille fois de votre aide, ajouta-t-elle d’un ton sec.

Furieuse contre Sigurdur Oli, elle laissa éclater sa colère dès qu’ils se furent installés dans la voiture.

— Qu’est-ce qui t’a pris ? interrogea-t-elle en démarrant le véhicule.

— Comment ça ?

— Tu as tout fait capoter, espèce d’imbécile. Je n’ai jamais vu un truc pareil. Tu lui as montré toutes nos cartes. Nous ne savons même pas s’il a vraiment acheté ce produit pour Runolfur ! Hein, tu es capable de le dire ? Comment tu as pu te permettre de tout lui dévoiler comme ça ? Pourquoi lui as-tu montré toutes nos cartes ?

— De quoi est-ce que tu parles ?

— Maintenant, Edvard a l’excuse idéale.

— L’excuse ? Tu ne crois quand même pas qu’il aurait acheté ce produit pour lui-même ?

— Et pourquoi pas ? rétorqua Elinborg. Peut-être qu’il possédait la drogue dont Runolfur s’est servi. Peut-être est-il complice avec lui d’une manière ou d’une autre. Peut-être est-ce lui qui a tué Runolfur.

— Quoi ! Ce pauvre type ?

— Et voilà, c’est reparti ! Tu ne pourrais pas faire preuve d’un minimum de respect envers les gens ?

— Il n’a pas attendu mon aide pour inventer ce genre de mensonge. S’il nous a effectivement menti, il y a sûrement longtemps qu’il avait tout préparé.

— Et si pour une fois, tu essayais de reconnaître tes erreurs, répondit Elinborg. Tu as tout bousillé et de façon radicale.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu ne trouves pas que tu y vas un peu fort ?

— Il a saisi l’occasion au vol et je suis sûre que tout ce qu’il nous a raconté ensuite n’est qu’un tissu de mensonges.

Elinborg poussa un profond soupir.

— C’est bien la première fois que je suis confrontée à un truc pareil.

— À quoi donc ?

— J’ai l’impression que tous ceux que j’interroge auraient eu des raisons d’assassiner cet homme.

14

Son père s’était allongé dans la chambre à coucher. C’était lundi : la soirée serait consacrée au bridge chez l’un de ses camarades. Du plus loin qu’Elinborg s’en souvienne, il se retrouvait avec ces mêmes compagnons de jeu tous les lundis soirs. Les années s’étaient écoulées, routinières, ponctuées de doubles et de schelems. Ils avaient vieilli honorablement autour de la table de jeu, ces jeunes hommes qui autrefois lui avaient posé la main sur la tête, l’avaient taquinée tandis qu’ils jouaient et prenaient les rafraîchissements que sa mère leur apportait. Il émanait d’eux une dignité silencieuse et une grande gentillesse, ainsi qu’une inextinguible curiosité pour les arcanes du bridge. Elinborg n’avait jamais appris à jouer et son père n’avait pas manifesté la moindre volonté de le lui enseigner. C’était un bon joueur, il avait participé à des compétitions et remporté quelques menues récompenses qu’il conservait au fond d’un tiroir. L’âge se faisant sentir, il devait maintenant s’offrir une sieste afin d’être bien éveillé au moment où il irait jouer.