— C’est d’ailleurs le cours normal des choses, observa sa mère. Ils doivent être capables de s’occuper d’eux-mêmes. Ils doivent se débrouiller seuls, sans être dépendants de qui que ce soit. Imagine-toi un peu la situation si tu vivais encore avec nous ! Ce serait terrifiant. C’est déjà assez difficile de supporter ton père et de l’avoir constamment sur le dos à la maison tous les jours.
— Dans ce cas, pourquoi est-ce que je me reproche constamment de ne pas être assez présente ?
— Je crois au contraire que tu t’en tires très honorablement. Ne t’inquiète pas.
La porte de la chambre s’ouvrit et son père apparut.
— Ah, c’est toi, ma chérie ? dit-il en passant sa main sur ses cheveux en bataille. Alors, cet assassin, tu l’as attrapé ?
— Enfin, arrête un peu, s’offusqua sa mère. Elle a autre chose à faire que de courir après les assassins !
Après sa visite chez ses parents, Elinborg retourna à son bureau et travailla jusque tard dans la soirée. Elle ne rentra chez elle qu’après vingt-deux heures. Teddi avait emmené les enfants dans un restaurant de hamburgers puis chez un glacier : ils étaient ravis. Elle fit un tour dans la chambre de Valthor pour lui demander s’il avait passé une bonne journée. Il semblait très occupé à naviguer entre le programme diffusé à la télé et son ordinateur connecté sur Internet. Assis les yeux rivés sur l’écran, Aron avait tout juste dit bonsoir à sa mère. Les deux garçons lui avaient toutefois dit que Teddi était parti à une réunion.
Theodora était déjà au lit. Elinborg entra doucement dans sa chambre. Sa petite lampe de chevet était encore allumée, mais elle était endormie. Le livre qu’elle lisait était tombé par terre, grand ouvert. Elinborg s’approcha sans bruit afin d’éteindre la lumière. Theodora était très autonome. Jamais il ne fallait lui rappeler de mettre de l’ordre dans sa chambre, contrairement aux garçons. Elle la rangeait tous les jours et faisait même son lit chaque matin avant de partir à l’école. Elle possédait une bonne quantité de livres qu’elle classait soigneusement sur une belle bibliothèque et jamais rien ne traînait sur son bureau.
Elinborg ramassa l’ouvrage. C’était l’un de ceux qu’elle avait eus dans son enfance et qu’elle avait offerts à sa fille, un roman d’aventures pour adolescents, écrit par un auteur britannique, traduit dans un islandais particulièrement riche et soigné qui devait poser des problèmes de compréhension à un certain nombre d’adolescents d’aujourd’hui. Le volume en question faisait partie de toute une série qui passionnait Theodora. Elinborg se rappelait avoir passé des heures à la lire et à attendre avec impatience la parution de chaque nouveau titre. Elle ne put s’empêcher de sourire en tournant les épaisses pages jaunies. La tranche de l’ouvrage était tout usée et la couverture maculée de traces de petits doigts sales. Sur la page de titre, elle vit son nom maladroitement tracé en écriture cursive. Elinborg 3. G. Le récit était illustré de dessins représentant les événements les plus effrayants de l’histoire. Elinborg s’arrêta sur l’un d’eux.
Quelque chose y attirait irrésistiblement son regard.
Elle scruta l’illustration jusqu’à comprendre ce qui la troublait et la regarda longuement, pensive.
Puis, elle réveilla sa fille.
— Excuse-moi, ma chérie, dit-elle dès que Theodora ouvrit les yeux. Tu as le bonjour de ta grand-mère. Je voulais juste te demander une petite chose.
— Quoi ? Pourquoi est-ce que tu me réveilles ? interrogea Theodora.
— Il y a si longtemps que j’ai lu ce livre que j’ai oublié… Tu vois, l’homme sur cette image, celui-là, qui est-ce ?
L’enfant fronça les sourcils et examina le dessin.
— Pourquoi veux-tu savoir ça ? demanda-t-elle.
— Comme ça.
— Et tu avais besoin de me réveiller ?
— Oui, pardonne-moi, je suis sûre que tu te rendormiras tout de suite. Alors, qui est cet homme ?
— Tu es passée voir grand-mère ?
— Oui.
Theodora regarda à nouveau l’image.
— Tu ne t’en souviens pas ?
— Non, répondit sa mère.
— C’est Robert, précisa Theodora. C’est le méchant.
— Pourquoi a-t-il cette chose-là sur la jambe ? demanda Elinborg.
— C’est de naissance. Il porte cette attelle parce qu’il est né avec un pied tordu.
— Ah, tout à fait, convint Elinborg, c’est une déformation de naissance.
— Exactement.
— Dis, je peux t’emprunter ce livre pour demain ? Je promets de te le rapporter dans la soirée.
— Pour quoi faire ?
— Je voudrais le montrer à une femme qui s’appelle Petrina. Je crois qu’elle a aperçu un homme qui avait une jambe un peu comme celle-là dans la rue en bas de chez elle. Au fait, quel est le rôle de cet homme dans l’histoire ?
— Il est terrifiant, répondit Theodora en étouffant un bâillement. Tout le monde a peur de lui. Robert essaie de tuer les enfants. C’est le méchant.
15
Au début, Petrina eut quelques difficultés à se souvenir d’Elinborg. Debout derrière la porte entrouverte de son appartement, elle la toisait d’un air soupçonneux tandis que l’enquêtrice essayait de lui rafraîchir la mémoire. Elle lui rappela être passée quelques jours plus tôt pour lui poser des questions à propos d’un homme qu’elle était censée avoir aperçu dans la rue en bas de sa maison.
— Un homme ? demanda Petrina. De la Compagnie de distribution d’énergie ? Non, ils ne m’ont envoyé personne.
— Ils ne sont toujours pas passés ?
— Non, ils ne se sont pas manifestés, répondit Petrina avec une profonde inspiration. Ils ne m’écoutent pas, ajouta-t-elle d’un air triste.
— Je vais les appeler. Me permettez-vous d’entrer afin que nous puissions discuter un peu de l’homme dont vous m’avez parlé l’autre jour ?
Petrina la fixa du regard.
— Soit.
Elinborg la suivit et referma la porte derrière elle. Elle fut accueillie par la même odeur de tabac que lors de sa précédente visite. Elle jeta un œil en direction de la pièce entièrement tapissée d’aluminium, mais celle-ci était fermée. Les deux aiguilles dont Petrina se servait pour mesurer la puissance des champs magnétiques gisaient sur le sol du salon. Elle les avait sans doute jetées là dans un mouvement d’humeur. Elinborg regrettait de ne pas lui avoir prêté un peu plus d’attention. Plusieurs journées s’étaient écoulées en pure perte depuis le début de cette enquête où les indices étaient des plus minces. Le boiteux que Petrina avait aperçu depuis sa fenêtre pouvait être un témoin capital. Peut-être avait-il vu ou entendu quelque chose d’important, peut-être avait-il croisé quelqu’un. Le pansement qui lui enveloppait la jambe était sans doute tout à fait banal et le résultat d’un accident ou d’une infirmité, ce pansement que Petrina avait décrété être une antenne, dans son obsession pour les ondes électromagnétiques massives et pour l’uranium.
Elle semblait plus fatiguée qu’à leur première rencontre. On aurait dit qu’elle avait perdu de sa hargne, comme si cette dernière s’était émoussée au cours des quelques jours qui avaient passé et que la bataille contre les ondes était perdue. Sans doute était-elle épuisée d’attendre les hommes de la Compagnie de distribution d’énergie dont Elinborg craignait qu’ils ne pointent jamais leur nez chez la pauvre femme. Elle se souvint qu’elle avait eu l’intention de contacter les services sociaux pour se renseigner sur Petrina, mais elle n’en avait rien fait. Cette femme semblait n’avoir personne à qui se confier ni aucun endroit où se protéger de ces ondes mortelles. Elinborg remarqua qu’elle avait également habillé la télévision de papier d’alu et elle vit sur la table de la cuisine un objet empaqueté d’aluminium dont elle supposa que c’était un poste de radio.