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— Je voulais vous montrer une image, dit Elinborg en sortant le livre qu’elle avait emprunté à sa fille.

— Une image ?

— Oui.

— Et vous allez me l’offrir, ce livre ?

— C’est hélas impossible, regretta Elinborg.

— Oui, bien sûr, vous ne le pouvez pas, évidemment, lança Petrina, vexée. Il est évident que vous ne pouvez absolument pas me l’offrir. Où avais-je la tête !

— Malheureusement, ma fille…

— Vous êtes cette femme de la police, n’est-ce pas ?

— Tout à fait, répondit Elinborg, je vois que vous ne m’avez pas oubliée.

— Vous m’aviez juré de les secouer un peu, à la Compagnie d’énergie.

— Je vais le faire, promit Elinborg. C’était un oubli, ajouta-t-elle, honteuse d’avoir ainsi trahi la pauvre femme. Je les appellerai dès que nous aurons terminé notre conversation.

Elinborg sortit le livre de son sac et chercha la page où se trouvait le méchant Robert dont l’une des jambes était cerclée d’une étrange attelle qui partait de sa cheville et lui montait au genou. Elle était constituée de deux tiges d’acier fixées à ses chaussures et maintenues à l’aide de lanières de cuir.

— Vous m’avez parlé d’un homme que vous avez vu passer devant cette maison, la nuit où un terrible meurtre a été commis dans la rue un peu plus bas. Vous étiez à la fenêtre et vous attendiez les employés de la Compagnie de distribution d’énergie.

— Ils ne sont jamais venus.

— Je sais. Vous m’avez dit que cet homme-là boitait et qu’il portait quelque chose autour d’une de ses jambes. Vous m’avez décrit cela comme une antenne d’où il sortait des ondes massives.

— Ah ça, vous l’avez dit, des ondes massives ! s’exclama Petrina avec un sourire qui dévoila ses petites dents jaunies.

— Est-ce que cela ressemblait à ça ? demanda Elinborg en lui tendant l’ouvrage.

Petrina posa sa cigarette à demi consumée pour prendre le livre et le regarder avec attention.

— De quelle sorte de livre s’agit-il ? demanda-t-elle au terme d’un examen long et difficile.

— C’est un roman d’aventures que ma fille lit en ce moment, répondit Elinborg qui parvenait à peine à respirer à cause de la fumée. Voilà pourquoi je ne peux pas vous le donner, malheureusement. Est-ce que cela ressemble à l’antenne que vous avez aperçue autour de la jambe de cet homme ?

Petrina s’accorda un long moment de réflexion.

— Eh bien, il ne s’agit pas exactement de la même chose, déclara-t-elle enfin. L’homme que j’ai vu avait une sorte de tige à cet endroit et cette tige lui montait au genou.

— Vous l’avez vue clairement ?

— Oui.

— Donc il n’y avait pas d’antenne ? interrogea Elinborg.

— Si, cela ressemblait bien à une antenne. Ce livre, il est ancien ?

— Est-ce qu’il avait la jambe plâtrée ?

— Plâtrée, non, non. Qui est allé vous raconter une chose pareille ?

— Avez-vous eu l’impression que c’était peut-être un pied bot ?

— Un pied bot ? N’importe quoi !

— Ou peut-être qu’il avait eu un accident récemment et qu’on lui avait mis cela autour de la jambe ?

— Ce pied-là était beaucoup plus gros, répondit Petrina. Sans doute pour mieux capter les émissions. Je les ai entendues.

— Vous avez entendu des émissions ?

— Oui, confirma Petrina sans hésitation avant d’aspirer une bouffée de sa cigarette.

— Vous ne m’avez pas dit ça la première fois que je suis passée vous voir.

— Eh bien, vous ne me l’avez pas demandé !

— Qu’avez-vous entendu ?

— Ce ne sont pas vos affaires. Vous me prenez pour une toquée.

— Je ne crois rien. Je n’ai pas dit ça. Je ne vous trouve pas toquée du tout, assura Elinborg en s’efforçant de ne pas laisser le ton de sa voix trahir qu’elle était convaincue du contraire.

— Vous n’avez pas appelé la Compagnie de distribution d’énergie. Vous m’aviez promis de le faire. Vous pensez que je suis vieille, que je suis une vieille bonne femme givrée qui radote Dieu sait quoi à propos d’ondes électromagnétiques.

— Je vous ai toujours parlé avec le plus grand respect. Il ne me viendrait pas à l’esprit qu’il en aille autrement. Il y a des tas de gens qui s’inquiètent à cause des ondes électromagnétiques, des micro-ondes, de celles émises par les téléphones portables, j’en passe et des meilleures.

— Les portables vous cuisent le cerveau, ils le font bouillir comme des œufs de poule jusqu’à le rendre tout dur et inutilisable, confirma Petrina en frappant son poing fermé sur sa tête. Ils vous chuchotent n’importe quoi à l’oreille, vous susurrent toutes sortes de diableries.

— Oh oui, ce sont eux qui sont les pires, ajouta bien vite Elinborg.

Elle se permit d’attraper la main de Petrina afin qu’elle cesse de se frapper ainsi la tête.

— Enfin, je n’ai pas bien entendu puisque cet homme était pressé même s’il n’allait pas aussi vite qu’il l’aurait voulu. Mais il est quand même passé là en boitillant sur son antenne, rapide comme l’éclair. On aurait dit que…

— Oui ?

— Qu’il courait pour sauver sa peau, le pauvre.

— Et qu’avez-vous entendu ?

— Ce que j’ai entendu ? Je n’ai pas entendu ce qu’il disait.

— Vous venez de me dire que vous avez entendu une émission qu’il captait ?

— C’est bien possible, mais je n’ai pas entendu ce qu’il racontait au téléphone. Ce n’étaient que des grésillements. Les ondes, comprenez-vous. Je n’ai pas entendu ce qu’il disait. Il était tellement pressé. Il courait comme un lapin, je n’ai rien entendu.

Elinborg dévisageait la femme et s’efforçait de décrypter ses propos.

— Quoi ?! s’agaça Petrina une fois qu’Elinborg l’eut longuement regardée sans dire un mot. Vous ne me croyez pas ? Je vous dis que je n’ai rien entendu de ce qu’il disait.

— Il avait un téléphone portable ?

— Oui.

— Et il discutait ?

— Oui.

— Savez-vous quelle heure il était ?

— C’était la nuit.

— Pourriez-vous être un peu plus précise ?

— Et pourquoi donc ?

— Il avait l’air bouleversé et parlait au téléphone ? demanda Elinborg, s’efforçant de choisir ses mots avec soin.

— Oui, c’était visible. Cet homme était extrêmement pressé, c’était manifeste. Mais il n’avançait sans doute pas aussi vite qu’il l’aurait voulu à cause de sa jambe.

— Savez-vous précisément à quel endroit le meurtre a été commis ? Savez-vous à quel numéro ?

— Évidemment, cela s’est passé au 18. C’est dans les journaux.

— L’homme en question marchait-il dans cette direction ?

— Oui. Oui, parfaitement. Avec sa jambe et son téléphone portable.

— L’avez-vous vu descendre d’une voiture ? L’avez-vous vu revenir par le même chemin ? L’avez-vous revu ?

— Non, non et non. Et ce livre que lit votre fille, il est intéressant ?

Elinborg n’entendit pas la question. Elle pensait aux divers itinéraires permettant de repartir depuis le numéro 18 et se rappela soudain le sentier qui menait jusqu’au jardin d’à-côté puis, de là, jusqu’à la rue en contrebas de l’appartement de Petrina.

— Avez-vous une idée de l’âge que cet homme aurait pu avoir ? demanda-t-elle.