— Non, je n’en sais rien. Je ne le connaissais pas. Vous pensez peut-être que je le connaissais ? Eh bien, non, je ne le connais pas et je ne sais pas non plus quel âge il a.
— Vous m’avez dit qu’il portait un bonnet sur la tête.
— Alors, il est intéressant ? répéta Petrina sans répondre à la question d’Elinborg, mais en lui tendant le livre.
Elle en avait apparemment assez de toutes ces bêtises à propos de l’homme qu’elle avait aperçu alors qu’elle attendait à sa fenêtre l’arrivée des employés de la Compagnie de distribution d’énergie. Elle voulait parler d’autre chose, s’occuper d’autre chose.
— Oui, passionnant, répondit Elinborg.
— Vous ne voulez pas m’en lire un petit passage ? demanda Petrina en la suppliant du regard.
— Vous en lire… ?
— Vous auriez le courage ? Juste quelques pages. Rien qu’un petit passage.
Elinborg hésita. Elle avait été confrontée à bien des expériences au cours de ses années de service dans la police, mais jamais on ne lui avait adressé plus humble prière.
— Je vais vous lire quelques pages, consentit-elle. Cela va de soi.
— Merci beaucoup, ma petite.
Elinborg ouvrit le livre au premier chapitre. Elle se mit à lire le roman retraçant les aventures des enfants ainsi que leurs démêlés avec Robert l’infirme qui marchait avec une attelle, cachait un terrible secret et voulait tous les exterminer. Au bout d’à peine dix minutes, Petrina s’était assoupie dans son fauteuil, apparemment paisible et libérée de toute inquiétude quant aux ondes ou à l’uranium.
Dès qu’Elinborg eut prit place dans son véhicule, elle téléphona à la Compagnie de distribution d’énergie et fut mise en relation avec une spécialiste des installations électriques et des champs électromagnétiques que celles-ci pouvaient générer. Il n’était pas rare que cette femme reçoive des coups de fil de la part d’usagers craignant que leur maison ou leur appartement soit en proie à ces phénomènes. Elle connaissait très bien Petrina et s’était penchée sur son problème. Elle répondit à Elinborg qu’elle était plusieurs fois passée chez elle et qu’elle lui avait conseillé de refaire l’installation. La spécialiste reconnut toutefois que les mesures qu’elle avait effectuées n’avaient révélé qu’une faible quantité de ces ondes chez Petrina qu’elle décrivit comme atteinte d’un sympathique grain de folie. Les services sociaux informèrent Elinborg que Petrina était l’une des nombreuses célibataires sur lesquelles ils gardaient un œil attentif et qu’une assistante sociale lui rendait régulièrement visite : c’était en effet une originale, mais elle avait sa tête et se débrouillait seule pour la plupart des choses ayant trait au quotidien.
Elinborg s’apprêtait à passer un troisième appel à son domicile quand son portable se mit à sonner au creux de sa main. C’était Sigurdur Oli.
— Ce détraqué d’Edvard me plaît de moins en moins, annonça-t-il. Aurais-tu le temps de passer en vitesse au commissariat ?
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
— À tout de suite.
16
Il ne fallut à Elinborg que quelques minutes pour quitter le quartier de Thingholt et arriver au commissariat de la rue Hverfisgata où l’attendait Sigurdur Oli en compagnie d’un de leurs collègues de la Criminelle, un certain Finnur, qui servait depuis longtemps dans la police. Alors qu’ils étaient assis à la cafétéria, les deux hommes avaient parlé de l’enquête en cours, ils avaient mentionné Edvard et la manière dont ce dernier avait procuré du Rohypnol à son ami Runolfur.
— Alors ? s’enquit Elinborg en prenant place à leur table et en les regardant tour à tour. Cet Edvard ?
— Nous ne savions pas qu’il avait acheté du Rohypnol, c’est pour nous un nouvel élément, annonça Finnur, que ce soit pour sa consommation personnelle ou pour quelqu’un d’autre.
— Comment ça ? Vous avez d’autres informations sur cet Edvard ?
— Tu connais bien cette affaire, tu as mené l’enquête avec nous au début, répondit Finnur. Erlendur s’y est intéressé de près. Nous ne sommes jamais parvenus à retrouver cette jeune fille. Elle avait dix-neuf ans. Elle a disparu de son domicile, à Akranes. Les flics de là-bas nous ont demandé de leur prêter main forte.
— À Akranes ?
— Tout à fait.
Elinborg les regarda à tour de rôle.
— Attends un peu… tu veux parler de Lilja ? Cette jeune fille d’Akranes ?
Finnur hocha la tête.
— Il apparaît maintenant qu’Edvard la connaissait, précisa Sigurdur Oli. Il enseignait là-bas, au lycée polyvalent au moment de sa disparition. Il a été entendu par Finnur à l’époque. Finnur s’est immédiatement souvenu de lui quand j’ai mentionné son nom, mais il ignorait que cet Edvard avait acheté du Rohypnol de façon illégale.
— Et puisqu’il connaît l’existence de Valur, il doit être rudement bien renseigné : ce Valur est un véritable sous-marin, précisa Finnur. Il est aussi prudent que soupçonneux. On raconte qu’il a décroché, mais nous suspectons qu’il traficote encore avec des produits volés et qu’il vend toutes sortes de drogues. Je doute fort que le premier venu aille le voir pour s’approvisionner, qu’il s’agisse de drogues sur prescription ou d’autres choses. Il y a derrière cela toute une histoire, tout un passé.
— Valur nous a affirmé qu’il ne l’avait jamais vu, observa Elinborg.
— Rien de ce qui sort de la bouche de cet homme n’est nécessairement vrai, objecta Finnur. Ils pourraient tout aussi bien s’être vus chaque jour de leur existence.
— Mais la description correspondait. Il nous a décrit Edvard correctement.
— C’est peut-être parce qu’il aimerait bien qu’on le retire de la circulation. Sans doute a-t-il peur de cet Edvard. Vous devriez retourner interroger Valur et voir s’ils ne se connaissent pas mieux qu’il ne veut bien l’avouer. Arrangez-vous pour qu’il l’identifie formellement et qu’il vous en raconte un peu plus sur la nature de leurs échanges.
— J’ai du mal à m’imaginer que qui que ce soit puisse avoir peur d’Edvard, observa Sigurdur Oli. Il a tellement l’air d’un pauvre type.
— Tu crois qu’Edvard aurait pu jouer un rôle dans la disparition de Lilja ? demanda Elinborg.
Finnur haussa les épaules.
— Il est l’une des nombreuses personnes que nous avons entendues, nous avons interrogé pratiquement tout le monde là-bas.
— Il l’a eue comme élève ?
— Pas l’année de sa disparition, mais elle a eu cours avec lui l’année d’avant, répondit Finnur. Par ailleurs, rien ne prouve que quiconque soit responsable de sa disparition, je n’ai jamais dit ça. L’enquête n’a pas réussi à établir s’il s’agit d’un acte criminel ou d’un suicide inexpliqué. À moins qu’elle n’ait été victime d’un accident dont nous n’avons aucune trace.
— Cela remonte à combien d’années ? Six ou sept, n’est-ce pas ?
— Six, confirma Finnur. C’est arrivé en 1999. Je me suis souvenu de cet Edvard dès que Siggi a prononcé son nom et qu’il me l’a décrit. Je me rappelle qu’il vivait à Reykjavik et qu’il faisait le trajet matin et soir. Siggi m’a dit qu’il enseignait aujourd’hui à Breidholt.
— Il a quitté le lycée d’Akranes depuis quatre ans, précisa Sigurdur Oli. Et je te prie de ne pas m’appeler Siggi[5].
— Lui et Runolfur étaient amis, observa Elinborg. Aux dires d’Edvard, ils étaient les meilleurs copains du monde.
Elle se replongea mentalement dans l’histoire de la lycéenne d’Akranes. La police de là-bas avait été contactée par la mère qui s’inquiétait de ne pas voir rentrer sa fille, dont elle était sans nouvelles depuis plus de vingt-quatre heures. Lilja vivait au domicile de ses parents. Elle avait quitté la maison pour se rendre chez l’une de ses amies en disant qu’elles prévoyaient d’aller au cinéma et qu’ensuite, elle passerait probablement la nuit chez cette dernière, chose parfaitement habituelle. C’était un vendredi. Lilja ne possédait pas de téléphone portable. Sa mère avait donc appelé l’autre jeune fille dans l’après-midi du samedi. Celle-ci avait reconnu qu’elle et Lilja avaient projeté d’aller voir un film ensemble, mais comme cette dernière ne s’était pas manifestée, la soirée était tombée à l’eau. Elle avait donc pensé qu’elle était partie voir ses grands-parents à la campagne.