Comme Lilja n’avait toujours donné aucune nouvelle dans la journée du dimanche, on avait lancé un avis de recherche et communiqué sa photo à tous les médias : sans résultat. Les recherches de grande envergure qui avaient été entreprises et, ensuite, l’enquête menée par la police n’avaient pas révélé grand-chose. Lilja était une jeune lycéenne qui menait une existence des plus banales, allait en cours et s’amusait en compagnie de ses amies le week-end quand elle ne le passait pas chez ses grands-parents maternels, éleveurs de chevaux dans le fjord de Hvalfjördur. Passionnée par ces animaux, elle travaillait dans leur ferme tous les étés et rêvait de pouvoir un jour reprendre leur exploitation. Personne n’avait mentionné qu’elle ait eu des problèmes liés à l’alcool ou à la consommation de stupéfiants. Elle n’avait pas de petit ami, mais une bonne bande de copines qui avaient été abasourdies par la nouvelle de sa disparition. Les brigades de sauveteurs avaient lancé des recherches auxquelles les habitants avaient participé partout autour de la bourgade.
— Et aucune de ses amies ne savait rien ? demanda Elinborg.
— Non, répondit Finnur, à l’exception d’une chose : elles n’envisageaient pas une seconde que Lilja ait pu mettre fin à ses jours. C’était une éventualité qu’elles excluaient catégoriquement. Elles auraient parié qu’elle avait été victime d’un accident ou que quelqu’un l’avait assassinée. Nous n’avons jamais pu apporter de réponse à cette question.
— Tu as naturellement oublié ce qu’Edvard a déclaré à cette époque, n’est-ce pas ? interrogea Elinborg.
— Tu peux retrouver sa déposition sans difficultés, tout cela est consigné dans nos rapports. Évidemment, cela ne différait sans doute pas de ce qu’ont dit les autres enseignants : c’était une élève douée et consciencieuse et ils n’avaient aucune idée de ce qui avait bien pu lui arriver.
— Or, il apparaît aujourd’hui qu’Edvard s’est procuré cette satanée drogue, n’est-ce pas ?
— Je voulais simplement t’en informer, répondit Finnur. Je trouve assez suspect de voir qu’il est lié à Runolfur de cette manière. Cet homme travaillait à Akranes quand Lilja a disparu. Et voilà qu’il achète du Rohypnol. Je pense qu’on devrait creuser un peu plus dans cette direction.
— Évidemment, répondit Elinborg. Merci beaucoup, nous ne manquerons pas de te recontacter.
— Tiens-moi au courant, conclut Finnur.
Sur quoi, il salua ses deux collègues.
— Je trouve tout d’un coup que… commença Elinborg avant d’être happée par ses pensées au beau milieu de sa phrase.
— Quoi donc ? s’enquit Sigurdur Oli.
— Cela donne une tournure nouvelle à cette enquête, remarqua-t-elle. Nous avons ces deux hommes : Edvard et Runolfur. Et cette jeune fille d’Akranes. Imaginons que ces deux affaires soient liées d’une manière ou d’une autre.
— De quelle façon ?
— Je l’ignore. Serait-il possible que Runolfur ait su certaines choses au sujet d’Edvard et qu’elles lui soient revenues à la figure ? Qu’Edvard ait dû se débarrasser de lui ? Est-il possible qu’Edvard ait, en réalité, été le propriétaire de la drogue trouvée sur Runolfur et que Runolfur la lui ait prise ? Qu’il la lui ait prise sans intention de l’utiliser lui-même ?
— Ce qui impliquerait qu’aucune femme ne se serait trouvée chez lui la nuit où il a été égorgé, n’est-ce pas ?
— Et s’il s’agissait simplement d’un règlement de comptes entre vieux amis ?
— Entre Edvard et Runolfur ?
— Peut-être que Runolfur l’a menacé de raconter une chose qu’il savait. Qu’il a fait chanter Edvard. Peut-être que Runolfur a découvert une chose peu ragoûtante sur le compte de son ami et qu’il l’a menacé de la révéler ?
— Edvard peut évidemment nous raconter tous les mensonges qu’il veut, observa Sigurdur Oli. Il sait qu’on a découvert du Rohypnol chez Runolfur. Tous les médias l’ont dit. Rien n’est plus facile pour lui que d’affirmer qu’il a acheté ce produit pour lui rendre service.
— En effet, tu l’as d’ailleurs un peu aidé dans ce sens, fit remarquer Elinborg, qui ne pouvait s’empêcher de succomber à la tentation.
— Non, je te l’ai déjà dit, il avait monté son témoignage en détail bien longtemps avant notre visite. Tu veux qu’on l’amène ici ?
— Non, pas pour l’instant, répondit Elinborg. Nous devons nous préparer mieux que ça. Interroger Valur une seconde fois. Je vais également consulter le dossier sur la jeune fille d’Akranes. Ensuite, nous retournerons l’interroger.
Elinborg ressortit les rapports concernant la disparition de Lilja. On pouvait y lire qu’Edvard avait enseigné les matières scientifiques au lycée polyvalent d’Akranes. Sa déposition était des plus laconiques et n’apportait rien de capital. Il affirmait ne rien savoir des allées et venues de Lilja le vendredi où elle avait disparu. Il se souvenait bien d’elle comme élève. Il l’avait eue en cours l’année précédente, précisait qu’elle n’était pas exceptionnelle en termes de compétences, mais qu’elle était calme et agréable. Il affirmait qu’il avait terminé ses cours assez tôt ce jour-là et qu’il était directement reparti à Reykjavik où il demeurait.
C’était tout.
17
Les recherches entreprises pour retrouver le boiteux que Petrina avait vu se presser en direction du numéro 18 d’une des rues du quartier de Thingholt n’avaient donné aucun résultat ; du reste, le témoin n’était pas des plus fiables et la description qu’il avait fournie était assez vague. Elinborg eut l’idée de contacter un médecin orthopédiste pour lui soumettre la description de l’homme en question. Ce qu’il portait autour de la jambe pouvait n’être que la conséquence d’un banal accident, mais il était également possible qu’il s’agisse d’autre chose.
Le médecin, une femme prénommée Hildigunnur, reçut Elinborg à son cabinet. Âgée d’une quarantaine d’années, cette blonde musclée ressemblait à une publicité ambulante pour la promotion d’une bonne hygiène de vie. Elle avait montré un certain intérêt pour la requête d’Elinborg qui la lui avait brièvement exposée au téléphone.
— Quel type d’équipement orthopédique recherchez-vous précisément ? interrogea Hildigunnur dès qu’elles se furent assises.
— Nous ne le savons pas exactement, répondit Elinborg. La description que nous en avons est sujette à caution et la déposition assez peu fiable, pour ne rien vous cacher. Hélas.
— Le témoin a bien aperçu des tiges d’acier, n’est-ce pas ?
— En réalité, cette femme affirme avoir vu une antenne, mais je suppose qu’il s’agit plutôt d’une sorte d’attelle, probablement en fer et destinée à maintenir la jambe. L’homme portait un pantalon de jogging dont le bas était ouvert ou peut-être simplement relevé jusqu’au genou.
— Portait-il aussi des chaussures orthopédiques ? La manière dont il boitait le suggérait-elle ?
— C’est possible, mais nous n’avons aucune certitude.
— Si cet individu est atteint d’une infirmité, la première chose qui me vient à l’esprit est le pied bot. Des équipements précis lui sont associés. Ensuite, la seconde possibilité est une maladie dégénérative, voire une atrophie musculaire ou peut-être a-t-il subi une opération, dans ce cas, probablement une arthrodèse.