Elinborg buta sur le dernier mot.
— Vous parlez peut-être d’attelles munies d’un système de blocage pour permettre la marche ? Elinborg haussa les sourcils. Cela me plaît bien, poursuivit-elle.
— Il peut également s’agir d’une simple fracture, nota Hildigunnur avec un sourire.
— Nous avons vérifié ce détail, assura Elinborg et nous avons fini par écarter cette hypothèse.
La police avait en effet épluché les rapports pour fractures des membres inférieurs en remontant à quelques semaines dans le temps, mais sa peine avait été maigrement récompensée.
— Bon, pour continuer à conjecturer sur tout cela, il se trouve que les déformations des membres inférieurs dues à des maladies ne sont pas un phénomène inconnu en Islande. Seule l’une des deux jambes était équipée, n’est-ce pas ?
— Oui, d’après nos informations.
— Connaissez-vous l’âge de cet homme ?
— Pas avec précision, désolée.
— La dernière épidémie de poliomyélite remonte à 1955. On a commencé à vacciner en 56, ce qui l’a éradiquée.
— Cet homme aurait donc plus de cinquante ans si son infirmité est liée à ce genre de pathologie ?
— En effet, mais on peut également penser à ce qu’on a baptisé du nom de maladie d’Akureyri.
— Maladie d’Akureyri, dites-vous ?
— C’était une infection qui présentait un certain nombre de symptômes communs avec la poliomyélite dont on la considérait proche. Le premier cas a été signalé en 1948 dans les environs d’Akureyri. Si je me souviens bien, sept pour cent de la population de la ville l’a contractée et elle a beaucoup touché le lycée local, notamment l’internat. Mais je ne crois pas qu’elle ait causé d’infirmités durables. Enfin, je peux me tromper.
— Existe-t-il des dossiers où se trouveraient les noms de ceux qui ont contracté la polio ?
— Sans doute, ils doivent exister quelque part. De nombreux patients ont été envoyés à Farsott ou Farsottarhus Reykjavikur, la clinique des maladies contagieuses de Reykjavik. Vous pourriez vous renseigner auprès du ministère de la Santé. Peut-être les ont-ils conservés.
Elinborg ne rentra pas chez elle pour le repas du soir. Elle appela Teddi pour le prévenir qu’elle était occupée et ne savait pas à quel moment elle en aurait terminé. Habitué à ce genre de coups de fil, Teddi lui avait répondu de faire attention à elle. Ils avaient discuté un bref moment. Elinborg lui avait demandé de veiller à ce que Theodora prépare son nécessaire à tricot pour les cours du lendemain : d’ici là, elle devait avoir tricoté quinze rangs. Theodora faisait preuve d’une exceptionnelle paresse pour toutes les activités manuelles, que ce soit la menuiserie ou les travaux d’aiguille. C’était Elinborg qui avait tricoté la majeure partie du bonnet qu’aurait dû faire sa fille.
Elle termina sa conversation, remit le portable dans sa poche et appuya sur la sonnette. Elle retentit à l’intérieur de l’appartement. Un certain temps s’écoula sans que rien ne se produise. Elle sonna à nouveau et entendit du bruit derrière la porte qui s’ouvrit finalement, laissant apparaître une femme aux cheveux ébouriffés, vêtue d’un peignoir blanc. Elle la salua.
— Est-ce que Valur est ici ? demanda-t-elle.
— Qui êtes-vous ?
— Je suis de la police, je m’appelle Elinborg et je l’ai interrogé il y a peu.
La femme la regarda un long moment puis appela Valur en disant que quelqu’un demandait à lui parler.
— Est-ce que son domicile lui sert aussi de boutique ? demanda Elinborg sans ambages.
La femme la dévisagea comme si elle ne comprenait pas la question.
— Encore vous ? s’étonna Valur.
— Pourriez-vous m’accompagner pour une petite promenade en voiture ?
— Qui est-ce ? demanda la femme en peignoir.
— Ce n’est rien, rentre, je m’en occupe, répondit Valur.
— Ouais, c’est ça, tu t’occupes de tout ! lui lança sa compagne d’un ton méprisant en retournant à l’intérieur de l’appartement où on entendait les pleurs d’un enfant.
— Vous ne pourriez pas me laisser tranquille ? Vous êtes seule ? Où est le crétin qui vous accompagnait l’autre jour ? s’agaça Valur.
— Nous n’en avons pas pour longtemps, poursuivit Elinborg qui espérait ne pas avoir réveillé la petite avec la sonnette. Un petit tour en voiture et voilà, ce sera terminé, ajouta-t-elle.
— Où ça ? Qu’est-ce que c’est que ces conneries de balade en bagnole ?
— Vous verrez bien. Cela peut vous rapporter quelques points auprès de la police. Et je suppose que les gens comme vous en ont bien besoin.
— Je ne bosse pas pour vous, précisa Valur.
— Ah bon ? On m’a justement raconté le contraire. On m’a affirmé que vous étiez très coopératif même si vous receviez les gens bien mal. Mon ami de la brigade des stups m’a confié que vous lui aviez chuchoté ceci-cela à propos de vos petits camarades. Il m’a assuré qu’il me suffirait de citer ce détail pour qu’ensuite, vous soyez doux comme un agneau. Je peux aussi aller le chercher pour qu’on s’offre cette promenade tous les trois, mais je ne veux le déranger qu’en cas d’absolue nécessité. C’est un bon père de famille tout comme vous.
Valur s’accorda un instant de réflexion.
— Que me voulez-vous exactement ? demanda-t-il.
Elinborg descendit l’attendre dans la voiture et quand il arriva finalement, elle partit avec lui jusqu’à la petite maison en retrait de la rue Vesturgata où vivait Edvard. En route, elle expliqua à Valur en quoi consistait sa mission, qui était d’une simplicité enfantine : il lui suffisait de dire la vérité. Elle voulait éviter de convoquer Edvard au commissariat et de demander à Valur d’identifier l’homme qui lui avait acheté du Rohypnol sous le nom de Runolfur. Elle désirait ne pas trop troubler son calme et ne pas le rendre nerveux. En tout cas pour l’instant. En revanche, elle avait besoin qu’on lui confirme qu’il était bien l’homme qui avait traité avec Valur. Elle avait eu une deuxième conversation avec son collègue des Stupéfiants qui avait fini par reconnaître sous une certaine pression que la brigade et Valur avaient parfois des intérêts communs. Les deux parties souhaitaient voir diminuer le nombre de dealers présents dans les rues de la ville, même si leurs raisons différaient considérablement. Le collègue d’Elinborg avait toutefois catégoriquement nié le fait que Valur puisse travailler en toute tranquillité sous l’aile protectrice de la brigade. La chose était absolument exclue.
— Vous savez quand même bien qu’il vend du Rohypnol, avait accusé Elinborg.
— Cela constitue pour nous un nouvel élément, avait-il répondu.
— Arrête ton char ! Vous connaissez tout de cet homme.
— Il ne vend plus rien, nous en sommes sûrs. En revanche, il entretient encore de nombreux liens avec le milieu de la drogue. Il nous faut ménager la chèvre et le chou. Il n’y a pas de méthode miracle. Tu devrais le savoir aussi bien que moi.
Elle gara le véhicule à proximité du domicile d’Edvard et éteignit le moteur. Valur était assis à l’avant, à côté d’elle.
— Êtes-vous déjà venu ici ? demanda-t-elle.
— Non. On ne pourrait pas régler ça en vitesse ?
— L’homme qui s’est présenté à vous sous le prénom de Runolfur habite ici. Vous devrez me confirmer que nous parlons bien de la même personne. Je vais le faire sortir à sa porte. Il devrait vous être facile de l’identifier.
— Et ensuite, on se tire, ok ?
Elle se dirigea jusqu’à la maison et frappa. La lueur de la télévision filtrait à travers les rideaux peu épais qu’Elinborg avait remarqués lors de sa première visite avec Sigurdur Oli. Ils avaient autrefois été blancs, mais étaient maintenant noircis de crasse. Elle frappa une nouvelle fois, plus fort, et attendit patiemment. Le tacot d’Edvard était toujours garé sur le côté.