Il apparut dans l’embrasure de la porte qui s’ouvrit enfin.
— Bonsoir, annonça Elinborg, veuillez m’excuser de vous déranger, mais je ne sais pas où j’ai la tête. Est-il possible que j’aie oublié mon sac à main quand je suis passée hier, c’est un sac en cuir marron, cela vous dit quelque chose ?
— Votre sac à main ? s’étonna Edvard.
— Soit je l’ai perdu, soit on me l’a volé, je n’y comprends rien. Votre domicile est le dernier endroit qui me reste à vérifier, mon dernier espoir. Vous ne l’auriez pas vu ?
— Non, désolé, il n’est pas ici, répondit Edvard.
— Vous êtes bien sûr ?
— Votre sac à main n’est pas chez moi.
— Seriez-vous… pourriez-vous aller vérifier ? Je vous attends.
Edvard la dévisagea longuement.
— C’est inutile. Je vous dis qu’il n’est pas chez moi. Il y avait autre chose ?
— Non, répondit Elinborg d’un ton triste. Excusez-moi du dérangement. Ce n’est pas qu’il contenait beaucoup d’argent, mais il va falloir que je fasse refaire toutes mes cartes et mes papiers, permis de conduire et…
— Oui… je suis désolé, répondit Edvard.
— Merci quand même.
— Au revoir.
Valur l’attendait dans la voiture.
— Vous croyez qu’il vous a vu ? demanda Elinborg quand elle s’installa au volant pour repartir.
— Non, il ne m’a pas vu.
— C’était lui ?
— Oui, c’est bien le même homme.
— Celui qui vous a acheté du Rohypnol en se présentant comme Runolfur ?
— Exact.
— Vous dites qu’il n’est venu vous voir qu’une seule fois, il y a six mois. Vous nous avez affirmé ne pas le connaître et ne jamais l’avoir rencontré avant cela. Vous avez également déclaré qu’il vous a raconté que c’était son cousin qui l’envoyait. Tout cela est-il bien vrai ?
— C’est la vérité.
— Il est de la plus haute importance que votre témoignage soit fiable dans le cadre de cette enquête.
— Lâchez-moi la grappe. Je n’ai rien d’autre à dire là-dessus. Et je me fiche de votre enquête. Je me tape complètement de ce qui est important à vos yeux ou non. Contentez-vous de me ramener chez moi.
Ils gardèrent le silence jusqu’à destination. Valur descendit du véhicule sans un mot et claqua la portière derrière lui. Elinborg prit le chemin qui la ramenait chez elle, l’esprit tout empli de sombres pensées. Une chanson de variétés étrangère qui avait longtemps figuré parmi ses préférées passait à la radio. … Je murmure ton nom, mais tu ne me réponds pas… Elle pensait à Edvard et à cette lycéenne d’Akranes en se demandant s’il était possible que cet homme sache quelque chose de la disparition qui remontait maintenant à six ans. Elle avait vérifié un point plus tôt dans la journée : Edvard n’avait jamais enfreint la loi. Les relations qu’il entretenait avec Runolfur étaient peut-être la clef de ce qui s’était produit dans l’appartement de Thingholt, même s’il fallait se garder de déduire trop de choses du fait qu’il avait acheté le Rohypnol sous le nom de son ami six mois plus tôt. Il était probable qu’Edvard avait approvisionné Runolfur en drogues sur ordonnances. Quand cela avait-il commencé ? Dans quel but ? Edvard les utilisait-il lui-même ? Qui était l’homme que Petrina avait vu se presser en direction du numéro 18 de cette rue du quartier de Thingholt ? Elinborg croyait ce que lui avait dit cette femme, même si certains détails étaient sujets à caution. Pourquoi l’homme était-il tellement pressé ? Avait-il vu quelque chose ? Avait-il un rapport avec la femme-tandoori, dont la police était pratiquement certaine qu’elle s’était à un moment ou à un autre trouvée dans l’appartement de Runolfur ? N’était-il qu’un simple témoin ou un peu plus que cela ? Était-ce lui qui s’en était pris à Runolfur ?
Elle gara le véhicule devant sa maison et resta longuement immobile à l’intérieur tandis qu’elle réfléchissait à toutes ces questions auxquelles elle ne trouvait aucune réponse. Elle éprouvait une certaine mauvaise conscience d’avoir délaissé sa famille ces jours-ci. Non seulement elle n’était jamais à la maison, mais le peu de temps qu’elle passait avec les siens, son esprit était tout entier concentré sur l’enquête. C’était insupportable, mais elle n’y pouvait rien. C’est comme ça avec les affaires complexes. Elles ne vous laissaient aucun répit. Plus les années passaient, plus elle appréciait la tranquillité d’esprit que lui procurait cette vie de famille qu’elle avait réussi à créer avec Teddi. Elle aurait voulu s’asseoir à côté de Theodora pour l’aider à tricoter ses rangs. Elle aurait voulu pouvoir mieux connaître Valthor et tenter de comprendre les changements qui s’opéraient en lui et le transformeraient bientôt en un jeune homme qui ne tarderait plus à quitter le foyer de ses parents. Probablement disparaîtrait-il plus ou moins de son existence en dehors de quelques coups de fil où ni lui ni elle n’auraient grand-chose à se dire. Quelques visites espacées aussi. Peut-être l’avait-elle négligé à une époque importante de son développement parce que, finalement, elle avait donné la priorité à son travail, qu’elle s’y était intéressée du matin au soir, peut-être beaucoup plus, beaucoup mieux qu’à sa famille. Elle savait qu’il n’y avait pas de retour possible, mais qu’elle pouvait encore tenter d’arranger les choses. Peut-être était-il déjà trop tard. Peut-être n’aurait-elle bientôt plus de nouvelles de lui que par le biais de son blog ? Elle ne savait plus comment s’y prendre.
Elle avait jeté un œil rapide au blog de son fils plus tôt dans la journée. Il y racontait un match de foot qu’il avait regardé à la télé. Il y parlait d’une émission politique où il était question de protection de l’environnement et prenait franchement parti pour l’homme qui représentait le capital, s’était dit Elinborg. Il parlait d’un enseignant qu’il n’aimait pas beaucoup et pour finir, de sa mère qui ne pouvait jamais le laisser tranquille pas plus qu’elle n’avait fichu la paix à son frère aîné, lequel avait maintenant fui le pays pour aller vivre chez son vrai père, en Suède. Je l’envie terriblement, avait écrit Valthor. J’envisage de me louer un appart, avait-il continué. Je n’en peux plus de tout ça.
Tout ça quoi ? s’était offusquée Elinborg. Il y a des semaines et des semaines que nous ne nous sommes pas adressé la parole.
Elle avait cliqué sur le lien indiquant Commentaires (1) et elle avait lu ces quatre mots :
Les mères sont nulles.
18
L’homme dévisageait Elinborg, plantée sur le pas de sa porte. La scène se passait dans un immeuble de Kopavogur et, comme il n’avait pas voulu la laisser entrer, elle avait dû lui exposer la raison de sa visite dans le couloir, ce qui n’était pas allé sans mal. Elle s’était procuré une liste où figurait une vingtaine de noms de personnes ayant séjourné à Farsott, comme on appelait à Reykjavik la clinique des maladies contagieuses. Il s’agissait des derniers patients ayant contracté la poliomyélite avant qu’on n’entreprenne la vaccination systématique au milieu du siècle dernier.
Son interlocuteur s’était montré extrêmement soupçonneux. Une partie de son corps étant cachée derrière la porte entrouverte, Elinborg n’avait pas pu voir immédiatement s’il avait une attelle. Elle lui avait expliqué que la police cherchait à interroger des personnes admises à Farsott dans leur jeunesse. C’était en rapport avec un crime commis en ville, à dire vrai, dans le quartier de Thingholt.