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Il l’avait écoutée puis lui avait posé quelques questions sur ce qu’elle cherchait exactement. Elle lui avait répondu : un homme qui, aujourd’hui encore, portait une attelle.

— Dans ce cas, il est inutile de m’interroger, lui avait-il répondu en ouvrant plus grand la porte afin de dévoiler ses deux jambes.

— Vous souviendriez-vous d’un garçon qui aurait séjourné là-bas avec vous et qui a dû porter ce genre d’appareillage, je veux dire, plus tard ?

— Cela ne vous regarde pas, ma chère. Alors, bien le bonjour.

Ainsi s’était achevée la conversation. C’était le troisième ancien pensionnaire de Farsott qu’Elinborg allait interroger. Jusque-là, on lui avait réservé un accueil chaleureux, mais elle n’avait pas pour autant été payée de sa peine.

Le nom suivant sur sa liste était celui d’un homme qui résidait dans une maison jumelée du quartier des Vogar et qui se montra nettement plus coopératif une fois qu’il eut entendu les explications d’Elinborg. Il la reçut avec gentillesse et l’invita à entrer. Il n’avait pas d’attelle à la jambe, mais elle ne tarda pas à remarquer qu’il ne se servait pas de son bras gauche.

— Il y a des gens qui ont été contaminés par cette poliomyélite un peu partout au cours de la dernière épidémie qui a sévi chez nous, précisa l’homme, prénommé Lukas. Il était âgé d’une bonne soixantaine d’années. Svelte, ses mouvements étaient vifs. J’avais quatorze ans et j’habitais à Selfoss. Je n’oublierai jamais à quel point j’ai été malade, ça, je peux vous le dire. J’avais des courbatures dans tout le corps comme quand on attrape une mauvaise grippe et je me suis retrouvé paralysé de la tête aux pieds, je ne pouvais plus faire le moindre mouvement. Je ne me suis jamais senti aussi mal de toute ma vie.

— C’était une maladie terrible, commenta Elinborg.

— Personne ne s’imaginait qu’il s’agissait de la polio, précisa Lukas. Ça ne venait tout bonnement pas à l’esprit. Les gens pensaient que c’était une banale épidémie de grippe, mais ils se trompaient lourdement.

— Et on vous a envoyé à Farsott ?

— Oui, on m’a placé en quarantaine dès qu’on a compris ce qui se passait réellement et j’ai été envoyé à Reykjavik, dans cette clinique des maladies contagieuses. Les patients venaient d’un peu partout ; c’étaient principalement des enfants et des adolescents. Je considère que j’ai eu de la chance. Je me suis pratiquement remis, j’ai fait de la rééducation à la rue Sjafnargata avec assiduité, mais bon, je n’ai plus aucune force dans le bras gauche.

— Vous souvenez-vous d’hommes ou de garçons de Farsott qui auraient eu des attelles aux jambes ou ce genre de choses ? Je ne suis pas experte dans le domaine.

— Je ne sais pas vraiment comment ont évolué ceux que j’ai connus là-bas. On perd bien vite le contact. Je suppose que je ne vous serai pas d’un grand secours. En revanche, je peux vous dire que tous ceux qui étaient à Farsott, les gamins qui sont passés par là, n’étaient pas prêts à se laisser abattre par cette saleté.

— Les gens ont évidemment réagi de manière plus ou moins positive face à leur destin, observa Elinborg.

— Je dis souvent qu’à cette époque, notre avenir a été mis en suspens, nous voulions le rattraper et nous nous y sommes employés. Je crois que la philosophie de chacun consistait à se dire que cette chose ne devait pas avoir le dessus. Il ne nous venait même pas à l’esprit de jeter l’éponge. Cela ne nous venait tout bonnement pas à l’idée.

Elinborg traversa le tunnel du Hvalfjördur pour rejoindre la bourgade d’Akranes sous un vent du nord insistant. Elle avait pris rendez-vous avec les parents de Lilja et s’était entretenue au téléphone avec la mère de la jeune fille disparue, laquelle appelait parfois le commissariat afin de savoir s’il y avait du nouveau dans l’enquête. Elle s’était presque réjouie en apprenant que la police désirait lui parler de la disparition de sa fille, mais Elinborg n’avait pas tardé à lui dire qu’il n’y avait rien de neuf, hélas. La raison de son appel tenait simplement en ce qu’elle désirait se remettre les faits en mémoire et savoir si les parents pouvaient lui communiquer de nouveaux éléments susceptibles d’être utiles à l’enquête.

— Je la croyais pourtant classée, lui avait dit la mère.

— Certes, il n’y a rien de nouveau et nous n’avons pas progressé.

— Dans ce cas, que voulez-vous ? avait demandé la femme, prénommée Hallgerdur. Pour quelle raison m’appelez-vous ?

— On m’a dit que vous téléphoniez parfois ici pour nous demander où nous en sommes, avait répondu Elinborg. Mon collègue m’a parlé de Lilja l’autre jour, j’ai un peu participé à l’enquête à l’époque et je me suis demandé si vous seriez d’accord pour me rafraîchir la mémoire. Revoir avec moi l’ensemble des faits. Nous nous efforçons de tirer autant d’enseignements que possible de ce genre d’affaires. Nous avons toujours des choses à apprendre.

— On n’a rien à perdre, avait répondu Hallgerdur.

Elle attendait sa visite et avait déjà ouvert sa porte au moment où Elinborg descendit de la voiture. Elles se saluèrent dans le froid glacial sur le seuil de la maison et son hôtesse l’invita à entrer. Elle était nettement plus âgée qu’elle. Très maigre, son visage était tendu, comme en alerte, à cause de cette visite de la police. Elle déclara être seule chez elle : son mari était mécanicien sur un bateau et il était sorti en mer dans la matinée. Le couple vivait dans un vieux pavillon entouré d’un grand jardin marqué par l’automne. Dans le salon trônait un grand portrait de Lilja, pris deux ans avant sa disparition. Elinborg se souvint que c’était cette photo-là qui avait été diffusée dans les journaux au moment où les recherches avaient battu leur plein. Le cliché montrait le visage heureux d’une jeune fille brune aux jolis yeux marron. Il était encadré de noir et posé sur une élégante commode. Devant le portrait, la petite flamme d’une bougie vacillait sans répit.

— C’était une enfant tout à fait normale, commença Hallgerdur une fois qu’elles se furent assises. Une petite adorable, vraiment. Elle s’intéressait à quantité de choses et aimait beaucoup aller chez ses grands-parents dans le fjord de Hvalfjördur où elle passait son temps à s’occuper des chevaux. Elle avait beaucoup d’amies en ville. Vous pourriez en discuter avec Aslaug. Elles étaient très souvent ensemble, et ce dès la maternelle. Aslaug travaille maintenant à la boulangerie, elle est mère de deux enfants. Elle a épousé un gentil garçon de Borgarnes. C’est une jeune femme exceptionnelle. Elle garde toujours le contact, elle passe nous voir pour discuter un peu. Elle vient avec ses deux petites filles, elles sont si belles.

Ses propos laissaient transparaître des regrets si ténus qu’ils auraient pu passer inaperçus, mais qui n’échappèrent pas à Elinborg.

— Que croyez-vous qu’il lui soit arrivé ? demanda-t-elle.

— Je me suis torturée avec cela toutes ces années et la seule chose dont je sois persuadée désormais, c’est que c’était la volonté divine. Je sais maintenant qu’elle est morte, je l’ai accepté et je sais qu’elle est aux côtés de Dieu. Ce qui lui est arrivé, je suis bien incapable de le dire, tout comme vous, d’ailleurs.

— Elle devait passer la nuit chez son amie, n’est-ce pas ?

— Oui, chez Aslaug. Elles avaient parlé de se voir dans la soirée pour aller au cinéma. Il était fréquent qu’elles dorment l’une chez l’autre, disons à l’improviste. Parfois, Lilja nous appelait pour nous dire qu’elle était chez Aslaug et qu’elle restait dormir là-bas. Il en allait de même pour Aslaug quand elle venait à la maison. Ce n’était pas forcément décidé longtemps à l’avance. Enfin, cette fois-ci, Lilja avait tout de même précisé qu’elle passerait la soirée chez son amie.