— Quand lui avez-vous parlé pour la dernière fois ?
— C’était le vendredi de sa disparition. À plus tard, m’a-t-elle dit. Ce sont les derniers mots qu’elle m’a adressés. À plus tard. C’était d’une banalité déconcertante, comme le sont toutes les conversations quand il n’y a pas grand-chose à dire. Elle avait simplement voulu m’informer qu’elle ne rentrerait pas le soir. C’était tout. Je crois lui avoir répondu correctement. Au revoir, ma chérie. Cela m’a aidée le moment venu. C’était aussi plat et banal que ça. Au revoir, ma chérie. Et rien de plus.
— Vous ne l’aviez pas sentie déprimée les jours précédents ? Il n’y avait rien qui l’avait chagrinée ?
— Absolument pas. Lilja n’était jamais déprimée. Elle était toujours de bonne humeur, optimiste et prête à donner de sa personne. Elle n’avait peur de rien ; il y avait chez elle cette forme d’innocence qui caractérise les gens bien. Elle était gentille avec tout le monde et c’était réciproque. C’était comme ça. Elle avait confiance. Elle ne croyait pas que le mal puisse exister chez quiconque, d’ailleurs elle n’en avait jamais fait l’expérience. Elle n’avait toujours connu que de braves gens.
— On parle beaucoup de harcèlement ou de racket dans les écoles et on essaie de juguler le phénomène, observa Elinborg.
— Elle n’a jamais été confrontée à ce genre de choses, répondit Hallgerdur.
— Elle aimait l’école ?
— Oui, Lilja apprenait bien. Les mathématiques étaient sa matière favorite et elle parlait d’aller étudier les sciences à l’université, la physique et les maths. Elle voulait partir à l’étranger, aux États-Unis. Elle affirmait que c’était là-bas que se trouvaient les meilleures facultés.
— L’enseignement dispensé au lycée dans ces matières était de bonne qualité ?
— Je suppose que oui. Je ne l’ai jamais entendue se plaindre.
— Lui arrivait-il parfois de parler des cours ? Des professeurs ?
— Non.
— Elle n’a jamais mentionné un enseignant qui portait le prénom d’Edvard ?
— Edvard ?
— Il lui a enseigné les matières scientifiques, précisa Elinborg.
— Pourquoi me parlez-vous de lui ?
— Je…
— Connaissait-il ma fille en particulier ?
— Il l’a eue en cours l’année qui a précédé sa disparition. Je le connais un peu, voilà tout. Et je sais qu’il enseignait ici à l’époque.
— Elle ne m’a jamais parlé d’aucun Edvard. Il est originaire d’Akranes ? Je ne me souviens pas l’avoir entendue mentionner spécialement le nom de cet homme. Ni d’aucun autre de ses professeurs.
— Non, évidemment. Je ne vous ai posé cette question que parce que je le connais. Edvard habite à Reykjavik et il faisait le trajet tous les jours. Il était assez jeune à l’époque où il travaillait ici. Il a un ami qui s’appelle Runolfur. Vous n’avez pas souvenir que Lilja vous ait parlé de ces deux hommes, n’est-ce pas ?
— Runolfur ? Est-il également de vos amis ?
— Non, répondit Elinborg.
Elle comprenait bien qu’elle s’était mise en mauvaise posture, mais ne trouvait pas le courage de raconter toute la vérité à Hallgerdur et de lui parler des soupçons très probablement sans fondement sur les éventuels liens qui avaient pu exister entre Lilja et un violeur présumé de Reykjavik. Elle voulait autant que possible épargner cette femme. Du reste, elle n’avait que trop peu de choses en main pour confirmer ce qui n’était que de très vagues soupçons. En revanche, elle tenait à mentionner ces deux noms au cas où ils auraient dit quelque chose à Hallgerdur.
— Pourquoi venez-vous me poser ces questions sur Lilja en me parlant de ces hommes ? Auriez-vous découvert de nouveaux éléments que nous ne voulez pas me communiquer ? Qu’avez-vous exactement en tête ?
— Malheureusement, ces hommes n’ont rien à voir avec la disparition de Lilja, répondit Elinborg. J’aurais peut-être dû m’abstenir de mentionner leurs noms.
— Je ne les connais absolument pas.
— Non, d’ailleurs je ne m’attendais pas à ce qu’il en aille autrement.
— Runolfur, n’est-ce pas le prénom de l’homme récemment assassiné à Reykjavik ?
— En effet.
— Est-ce cet homme-là ? Est-ce l’un de ceux dont vous me parlez ?
Elinborg hésita.
— Il se trouve que cet Edvard connaissait Runolfur, consentit-elle.
— Connaissait Runolfur ? Est-ce la raison pour laquelle vous êtes venue jusqu’ici ? Ce Runolfur aurait-il quelque chose à voir avec ma Lilja ?
— Non, aucun élément nouveau n’est apparu dans l’enquête concernant votre fille. Tout ce que nous savons, c’est que Runolfur et Edvard étaient amis.
— Je ne les connais pas. Je n’ai jamais entendu aucun de ces prénoms.
— Non, je me répète, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il en soit autrement.
— Qu’ont-ils à voir avec Lilja ?
— Rien du tout.
— N’est-ce pas pour me poser cette question que vous êtes venue me voir ?
— Je voulais simplement savoir si vous aviez entendu ces prénoms dans le passé. Cela ne va pas plus loin.
— Je suis heureuse de constater que vous n’avez pas oublié ma fille.
— Nous faisons de notre mieux.
Elinborg s’empressa de changer de conversation. Elle posa d’autres questions sur le quotidien de Lilja et persuada sa mère que la police était toujours en veille au cas où de nouveaux indices viendraient à apparaître malgré les années qui avaient passé. Elle resta un bon moment chez la femme et ne prit congé d’elle qu’à la tombée de la nuit. Hallgerdur la raccompagna jusqu’à son véhicule et s’attarda dans la bise glaciale qui soufflait du nord sans en percevoir la morsure.
— Avez-vous déjà perdu l’un de vos proches de cette façon ? demanda-t-elle à Elinborg.
— Non, pas de cette façon, si vous entendez par là…
— C’est comme si le temps s’était arrêté. Il ne se remettra en route que lorsque nous saurons ce qui est arrivé.
— C’est évidemment terrifiant de voir de telles choses se produire.
— Le plus triste, c’est que cela ne prend jamais fin, nous ne pouvons pas faire notre deuil correctement car nous ne savons rien, observa Hallgerdur avec un demi-sourire, les bras croisés sur sa poitrine. Une chose que nous ne retrouverons jamais a disparu avec Lilja.
Elle passa sa main dans ses cheveux.
— Et cette chose, c’est peut-être nous-mêmes.
C’était le calme dans la boulangerie où travaillait Aslaug. La clochette suspendue à la porte sonna désagréablement quand Elinborg entra dans la boutique avant de quitter la petite ville. Le vent du nord avait forci et l’avait presque projetée à l’intérieur du magasin. Une délicieuse odeur de pain frais et de gâteaux lui caressait les narines. Une jeune femme qui portait un tablier assurait le service et rendait la monnaie à un client. Elle referma le tiroir-caisse et adressa un sourire à Elinborg.
— Avez-vous de la ciabatta ? demanda l’enquêtrice.
La jeune femme vérifia sur les étagères.
— Oui, il nous en reste deux.
— Je les prends et donnez-moi aussi un pain complet tranché, s’il vous plaît.
La vendeuse plaça les pains aux olives dans un sachet et attrapa le pain complet. À son tablier était accroché un badge où on lisait son prénom : Aslaug. Elles étaient maintenant seules dans la boulangerie.
— Je vous en prie, dit la vendeuse.
Elinborg lui tendit sa carte de crédit.
— Je crois savoir que vous étiez très amie avec la regrettée Lilja, observa-t-elle. Vous êtes bien Aslaug ?
La jeune femme la regarda et sembla tout de suite voir où elle voulait en venir.