— En effet, confirma-t-elle en tapotant son badge de son index. Je m’appelle Aslaug. Connaissiez-vous Lilja ?
— Non, je travaille à la police du district de Reykjavik et je passais par là, répondit Elinborg. Je viens de discuter avec mes collègues d’ici : notre conversation est partie sur Lilja et la manière dont elle a disparu sans qu’on parvienne jamais à trouver une explication. Ils m’ont assuré que vous étiez sa meilleure amie.
— En effet, convint Aslaug, je l’étais. Nous étions… c’était une fille super. Alors comme ça, vous avez parlé de nous ?
— La disparition de Lilja est venue dans notre discussion, répéta Elinborg en reprenant sa carte. Elle avait l’intention de passer la nuit chez vous, n’est-ce pas ?
— Oui, c’est ce qu’elle avait dit à sa mère. J’ai cru qu’elle était tout simplement partie à la campagne. Elle y allait tellement souvent. Je ne me suis même pas posé de questions. Je l’ai croisée dans la matinée. Nous avions plus ou moins prévu d’aller au cinéma ce soir-là et nous nous étions dit qu’ensuite, nous irions chez moi. Nous étions en train d’organiser un voyage au Danemark. Nous devions y aller rien que toutes les deux. Puis… puis cette chose est arrivée.
— Comme si la terre l’avait engloutie, observa Elinborg.
— C’était tellement incroyable, répondit Aslaug. Tellement absurde. Il est incompréhensible que de telles choses puissent se produire. Tout ce que je sais, c’est qu’elle ne s’est pas suicidée. Elle a dû être victime d’un accident idiot… Elle allait souvent marcher sur l’estran. La seule chose qui me vient à l’esprit, c’est qu’elle est tombée, qu’elle s’est assommée et noyée dans la mer.
— Vous excluez l’hypothèse d’un suicide ?
— Absolument. Je la trouve complètement ridicule. Elle cherchait un cadeau d’anniversaire pour son grand-père. C’est ce qu’elle m’a dit le matin même. Le dernier endroit où elle a été vue était un magasin de sport qui vend du matériel d’équitation. Son grand-père est un grand passionné de chevaux. On l’a aperçue dans cette boutique, puis elle a disparu. Et personne ne sait rien.
— Le magasin de sport n’avait pas ce qu’elle cherchait, précisa Elinborg qui avait gardé en tête les dépositions des personnes entendues par la police.
— Non.
— Ensuite, fin de l’histoire.
— Et comme je dis toujours, c’est incompréhensible. Je n’ai contacté personne, cela ne m’a pas inquiétée de voir qu’elle ne se manifestait pas dans la soirée. Nous n’avions rien décidé de définitif et elle allait souvent chez ses grands-parents sans prévenir qui que ce soit. Je la croyais partie là-bas.
La clochette retentit et un nouveau client apparut à la porte. Aslaug lui donna la viennoiserie et le petit pain rond qu’il lui demandait. Un autre client arriva. Elinborg attendit patiemment.
— Et ses parents, comment vont-ils ? demanda-t-elle une fois qu’elle se retrouva à nouveau seule avec la vendeuse dans la boutique.
— Disons qu’il y a des hauts et des bas. Cet événement a durement éprouvé leur couple. Hallgerdur est devenue très croyante, elle est entrée dans une sorte de secte religieuse. Aki, son père, est différent. Il se tait, tout simplement.
— Vous étiez avec elle à l’école, n’est-ce pas ?
— Depuis notre plus tendre enfance.
— Et également au lycée ?
— Tout à fait.
— S’y plaisait-elle ?
— Énormément, tout comme moi. C’était un vrai génie des maths. La physique et les matières scientifiques étaient celles qui l’attiraient le plus. Je préférais les langues étrangères. Nous envisagions même de partir étudier ensemble au Danemark, rien que nous deux. Cela aurait été vraiment…
— Elle parlait également de partir aux États-Unis, me semble-t-il.
— Oui, elle voulait quitter l’Islande pour aller vivre à l’étranger.
La porte s’ouvrit à nouveau. Aslaug servit quatre clients à la suite avant qu’Elinborg puisse lui poser des questions sur Edvard. Elle était reconnaissante à la jeune fille de ne pas poursuivre la discussion en présence d’oreilles étrangères.
— Y avait-il un enseignant qu’elle appréciait particulièrement ? reprit-elle. Je veux dire, au lycée ?
— Non, je ne pense pas. C’est qu’ils étaient tous très sympas.
— Vous rappelez-vous un certain Edvard ? Je crois qu’il enseignait justement les matières scientifiques.
— Oui. Je me souviens de lui. Il y a longtemps qu’il est parti. Je ne l’ai jamais eu en cours, mais Lilja l’a eu comme prof. Je m’en souviens.
— Elle ne vous a jamais spécialement parlé de lui ?
— Non, en tout cas, cela ne me revient pas.
— Mais vous vous souvenez de lui ?
— Oui, un jour, il m’a même déposé en ville.
— Vous voulez dire ici, au centre-ville ?
Aslaug afficha un sourire pour la première fois depuis le début de leur conversation.
— Non. Edvard vivait à Reykjavik et un jour, il m’a déposé là-bas.
— Attendez un peu, c’est récent ?
— Récent ? Non, ça remonte à des années. À l’époque où il travaillait ici. C’était même avant la disparition de Lilja : je me souviens que je lui en avais parlé. Il avait été très sympa. Pourquoi me posez-vous ces questions sur lui ?
— Et ensuite ? Vous a-t-il simplement laissée à Reykjavik ?
— Oui. En fait, j’attendais l’autocar quand il s’est arrêté pour me proposer de m’emmener. J’allais faire des achats en ville et il m’a déposée au centre commercial de Kringlan.
— C’était dans ses habitudes de prendre des passagers ?
— Je n’en sais rien, répondit Aslaug. Il était agréable et sympathique. Il m’a même proposé de passer le voir chez lui si j’en avais envie.
— Chez lui ?
— Oui. Qu’y a-t-il ? Pourquoi toutes ces questions à son sujet ?
— Et vous y êtes allée ?
— Non.
— Et Lilja, lui est-il arrivé de monter dans sa voiture ?
— Je l’ignore.
La porte s’ouvrit et un nouveau client entra, suivi d’un autre. La boutique se retrouva bientôt pleine à craquer. Elinborg prit ses pains et salua Aslaug. Puis elle quitta le magasin. Le tintement de la clochette résonnait dans ses oreilles.
Elle reprit la route de Reykjavik et arriva au magasin de produits orientaux juste avant la fermeture. Johanna était absente. Quand elle demanda à lui parler, la jeune femme présente sur les lieux lui expliqua qu’il lui arrivait de la remplacer en cas de besoin. Elinborg ne se rappelait pas avoir déjà vu cette demoiselle. Elle précisa qu’elle connaissait bien Johanna et qu’elle aurait souhaité lui parler. La remplaçante était l’une des nièces de la propriétaire. Âgée d’environ vingt-cinq ans, souriante et serviable, elle lui avoua qu’elle travaillait de plus en plus fréquemment à la boutique depuis que la santé de sa tante s’était détériorée, il y avait maintenant environ une année. Il était impossible de dire ce dont elle souffrait, probablement était-ce le surmenage, expliqua-t-elle sans la moindre timidité en ajoutant que sa tante était une femme très courageuse, qu’elle travaillait constamment et qu’elle ne surveillait pas sa santé comme il se devait. Elinborg eut l’impression qu’il n’y avait pas eu foule au magasin depuis le début de la journée : cette jeune femme semblait toute heureuse d’avoir trouvé quelqu’un avec qui discuter.
— Vous pouvez peut-être m’aider puisque que vous êtes souvent ici, déclara-t-elle. J’ai déjà expliqué tout cela à Johanna. Elle sait que je suis de la police et que j’essaie de retrouver une jeune femme brune qui vient sans doute vous acheter des épices pour les plats tandooris, peut-être même des terres cuites.
La jeune femme secoua la tête, pensive.
— Elle porte certainement un châle, ajouta Elinborg. Je pourrais vous le montrer, mais je ne l’ai pas emporté avec moi.