— Un châle ? répéta la jeune femme. Et Johanna n’a pas pu vous aider ?
— Elle m’a dit qu’elle allait s’en occuper.
— Je n’ai vendu qu’une seule terre cuite à tandoori cet automne. Et ce n’était pas à une fille qui portait un châle, mais à un homme.
— Et parmi vos clients réguliers, vous ne vous souviendriez pas d’une jeune brune qui en aurait aussi acheté ? Une femme qui s’intéresserait à la cuisine indienne ou orientale, à des plats épicés de manière exotique, et qui aurait peut-être même voyagé en Extrême-Orient ?
La vendeuse secoua la tête.
— Je serais pourtant heureuse de pouvoir vous aider, observa-t-elle.
— Oui, je suppose. L’homme qui vous a acheté ce plat en terre cuite, est-il venu seul, vous rappelez-vous ce détail ?
— Oui. Aucune femme ne l’accompagnait. Je me souviens de lui parce que je l’ai aidé à porter ses paquets jusqu’à sa voiture.
— Ah bon ?
— Oui, il ne voulait pas me déranger, mais je lui ai dit que cela ne posait aucun problème.
— Il avait besoin de votre aide ?
— Il boitait, répondit la jeune femme. Il avait une jambe plutôt bizarre. Il était vraiment adorable. Il m’a remerciée je ne sais combien de fois.
19
Elinborg avait l’impression que ces gens s’étaient fait une place au soleil. Elle savait que l’homme, économiste de formation, était directeur de cabinet au ministère de l’Agriculture et que sa femme travaillait dans une banque. Ils habitaient un pavillon dans un quartier chic. À l’intérieur, on découvrait un salon en cuir, une table de salle à manger en chêne, une cuisine aménagée récente, du parquet sur le sol, deux belles peintures à l’huile et des dessins accrochés aux murs. Un peu partout étaient disposées des photos de famille qui montraient le couple à des âges divers et leurs trois enfants, depuis le jour de leur naissance jusqu’à celui de leur baccalauréat. Tout cela avait brièvement défilé devant ses yeux quand l’homme l’avait invitée à entrer. Ils s’étaient installés au salon.
Elle avait choisi de venir seule afin de ne pas le mettre mal à l’aise s’il était bien celui qu’elle recherchait. L’aide de Johanna dans la boutique de produits orientaux avait retrouvé le reçu de carte bancaire correspondant au plat en terre cuite qu’elle lui avait vendu à la fin de l’été. Il l’avait signé d’une belle écriture, nette et lisible qui n’avait rien d’un gribouillis. Certains se contentaient de tracer leurs initiales, d’une manière parfois indéchiffrable. La signature de cet homme était soignée, mesurée, rassurante.
Elinborg l’avait contacté par téléphone et ils avaient convenu d’un rendez-vous. Elle avait d’abord appelé deux personnes qui portaient exactement le même nom que lui et qui n’avaient pas du tout compris pourquoi ils recevaient un coup de fil de la police. Puis, elle était tombée sur le bon. Il lui avait demandé si elle souhaitait qu’il passe la voir au commissariat, mais elle avait préféré le rencontrer chez lui. Elle avait cru percevoir un certain soulagement de sa part, même au téléphone. Elle lui avait expliqué être à la recherche d’un témoin en relation avec le meurtre de Thingholt.
— Un homme a été aperçu, il portait une attelle autour d’une de ses jambes comme s’il souffrait d’un handicap ou d’une fracture, avait-elle dit.
— Ah bon ?
— Oui, l’une de ses jambes avait une attelle. Nous essayons de le retrouver depuis quelques jours et nous nous demandons s’il est possible qu’il s’agisse de vous.
Il y avait eu un silence à l’autre bout de la ligne. Puis son correspondant avait reconnu que cela lui disait quelque chose, il était effectivement passé dans le quartier de Thingholt à ce moment-là.
— Que… En quoi puis-je vous être utile ?
Il semblait incertain de la manière dont il devait s’adresser à la police, n’en ayant jamais fait l’expérience.
— Nous nous efforçons de trouver des témoins, ils sont très peu nombreux, avait expliqué Elinborg. Je souhaitais seulement voir avec vous si vous aviez remarqué quelque chose de suspect ou d’inhabituel quand vous avez traversé le quartier.
— Cela va de soi, avait poliment répondu l’homme, mais je ne suis pas sûr de pouvoir vous être très utile.
— Non, je comprends. Enfin, nous verrons bien, avait répondu Elinborg.
Et maintenant, ils étaient installés dans son salon. Son épouse n’était pas encore rentrée du travail et les enfants avaient quitté le foyer familial, confia-t-il à Elinborg sans qu’elle lui pose la moindre question.
— Il s’agit d’une simple vérification, j’espère que vous nous excuserez pour le dérangement, plaida Elinborg.
— Vous m’avez dit que les témoins étaient très peu nombreux, répondit l’homme, prénommé Konrad.
Il avait une bonne soixantaine d’années. Il était plutôt petit, mais bien charpenté. Ses cheveux drus et coupés court commençaient à grisonner sérieusement, il avait un visage carré, marqué de rides d’expression, des épaules larges et des mains imposantes. Il se déplaçait lentement à cause de l’attelle qu’il portait à une jambe. Elinborg pensa aux divagations de Petrina. La tige d’acier qu’elle avait aperçue aurait tout aussi bien pu ressembler à une antenne depuis sa fenêtre bombardée d’ondes. Konrad portait un confortable pantalon de jogging au bas duquel la fermeture éclair ouverte laissait apparaître l’appareillage à chacun de ses pas.
— Avez-vous essayé de me contacter au bureau ? s’enquit-il.
— Non, je n’ai appelé qu’ici, répondit Elinborg.
— C’est aussi bien, je trimballe une espèce de crève depuis quelque temps. Alors, vous avez eu du fil à retordre pour me trouver ?
— Eh oui, convint Elinborg. Un homme a été aperçu non loin de la scène de crime. Il portait une attelle et nous avons pensé qu’il souffrait peut-être d’une infirmité. Nous avons donc contacté un médecin orthopédiste qui nous a parlé de poliomyélite et de la clinique des maladies contagieuses de Farsott. Ensuite, on nous a communiqué une liste de noms où figurait le vôtre.
Elinborg préférait pour l’instant s’abstenir le mentionner le tandoori.
— J’ai séjourné à Farsott, c’est vrai. J’ai contracté cette maladie lors de la dernière épidémie qui a sévi chez nous en 1955 et elle m’a pris cela, observa Konrad en tapotant son attelle. Je n’ai jamais vraiment récupéré de forces dans cette jambe-là depuis. Mais bon, vous savez tout cela puisque vous connaissez l’existence de Farsott.
— Il s’en est fallu de peu, observa Elinborg. Ils ont commencé à vacciner l’année suivante.
— En effet.
— Vous êtes donc resté dans cet établissement un certain temps ?
Elinborg avait l’impression que son interlocuteur n’était pas tout à fait à l’aise.
— Oui, un certain temps.
— Il y a plus amusant pour un jeune garçon.
— Oui, répondit posément Konrad. C’est une rude épreuve d’être confronté à cette maladie. C’est très dur, mais vous n’êtes pas venue jusqu’ici pour parler de ça.
— Il va de soi que, comme tout le monde, vous savez ce qui est arrivé dans le quartier de Thingholt. Nous essayons de rassembler des informations par tous les moyens. Vous y êtes passé ce soir-là, n’est-ce pas ?
— Oui, mais ce n’était pas aux abords immédiats de la maison qu’on a vue en photo aux nouvelles. Je m’étais garé dans le quartier un peu plus tôt dans la soirée et je ne voulais pas stationner à cet endroit pour la nuit. C’était samedi soir. Avec mon épouse, nous avions décidé de sortir un peu nous distraire. Ensuite, je suis allé récupérer ma voiture pendant que ma femme m’attendait. J’avais peut-être un peu bu. Nous avions fait quelques bars et d’autres boîtes. Je sais bien qu’il est interdit de conduire dans cet état, mais je ne pouvais pas me résoudre à laisser ma voiture.