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— Cela fait un petit bout de chemin si on se gare dans le quartier de Thingholt pour descendre en ville, vous ne trouvez pas ?

— L’important c’est surtout de se préserver des actes de vandalisme. Le centre-ville est parfois, comment dire, un peu difficile voire sauvage en la matière. On pourrait croire que tout ce qui reste immobile assez longtemps fini par être endommagé.

— C’est vrai, ce ne sont pas les imbéciles qui manquent, convint Elinborg. Donc, vous étiez sortis vous amuser ?

— Je suppose qu’on peut dire ça.

— Puis, vous êtes retourné chercher votre voiture ?

— Oui.

— Votre femme n’a pas voulu s’en occuper ? Étant donné l’état de votre jambe ?

— Elle… Elle avait bu plus d’alcool que moi, répondit Konrad avec un sourire. Je pensais qu’il était plus sûr d’y aller moi-même. N’allez pas vous imaginer que c’est le genre de choses que nous faisons tous les week-ends. D’ailleurs, nous n’étions pas garés si loin que ça et nous sommes restés dans les rues Laugavegur et Bankastraeti.

— Mais vous êtes allé la chercher tout seul ?

— Oui. Et quelqu’un m’a vu lui courir derrière avec ma patte folle, n’est-ce pas ?

Konrad sourit comme s’il avait dit quelque chose de drôle. Elinborg se fit la réflexion que c’était un homme extrêmement souriant. Elle se demanda si c’était une façade illusoire et si elle ne devait pas lui parler de la boutique de produits orientaux, de la terre cuite à tandoori ainsi que du châle trouvé chez Runolfur, et qui fleurait si bon la cuisine indienne. Elle décida d’attendre encore un peu. Les interrogatoires n’étaient pas sa tasse de thé. Cela l’ennuyait de voir les gens s’enferrer dans un tissu de mensonges. Elle était persuadée que la majeure partie de ce que cet homme lui avait raconté jusque-là était une comédie parfaitement répétée et qu’elle allait devoir user de ruse si elle avait l’intention de l’amener à dire ce que, justement, il voulait se garder de raconter. En lui posant des questions anodines et périphériques, elle le déstabiliserait et il finirait peut-être par laisser échapper des choses qui l’aideraient à mieux comprendre cette affaire. Dans ce sens, elle considérait la méthode de l’interrogatoire comme proche du jeu de la dame de Hambourg[6], très prisé des enfants. Si son intuition ne la trompait pas, cet homme savait tout comme elle qu’il devait faire attention à ne pas dire certaines choses et que, plus le jeu avancerait, plus il lui serait difficile de rester concentré.

— Eh oui, le monde est petit, observa Elinborg sans réellement lui répondre. Vous n’avez pas jugé bon de vous manifester auprès de nos services étant donné que vous étiez dans les parages la nuit du meurtre ?

— Cela ne m’est simplement pas venu à l’esprit, répondit Konrad. Je n’aurais pas hésité si j’avais pensé pouvoir vous être de quelque secours, mais je crains hélas que ce ne soit pas le cas.

— Donc, vous êtes tranquillement allé reprendre votre véhicule ?

— Oui, enfin, plus ou moins. J’ignore ce qu’a vu votre homme, il serait instructif de le savoir. J’essayais de me dépêcher à cause de ma femme. Elle m’a téléphoné alors que j’étais en chemin.

— Donc vous discutiez avec elle au téléphone ?

— Oui, je lui parlais. Y a-t-il quelque chose de précis que vous aimeriez savoir à ce sujet, des questions que vous souhaiteriez me poser ? Je n’imaginais pas que je prendrais une telle importance dans cette histoire.

— Veuillez m’excuser, plaida Elinborg. Nous essayons autant que possible de vérifier la fiabilité de nos témoins. Cela fait partie du jeu.

— Je le comprends parfaitement, répondit Konrad.

— Et rappelez-vous que tout a son importance, même les détails les plus insignifiants. Vers quelle heure êtes-vous passé là-bas ?

— Je ne l’ai pas vraiment noté avec précision, mais il devait être environ deux heures du matin quand nous sommes rentrés à la maison.

— Avez-vous remarqué la présence d’autres personnes dans les parages, des gens que nous pourrions retrouver ?

— Je ne peux pas dire. Je n’ai vu personne. D’abord, un certain nombre de rues ne sont pas très bien éclairées et ensuite, je n’étais pas garé à proximité de la maison du meurtre. Ma voiture stationnait même à une certaine distance, pour tout vous dire.

— Dans le cadre de cette enquête, nous sommes à la recherche d’une jeune femme.

— Oui, j’ai lu cela dans les journaux.

— Vous n’avez aperçu aucune jeune femme dans le quartier ?

— Aucune.

— Même accompagnée d’un homme ?

— Non plus.

— Nous supposons qu’elle était seule. Nous ne sommes pas tout à fait certains de l’heure du décès, mais l’agression a dû être commise aux alentours de deux heures du matin.

— Tout ce que j’ai vu c’était cette rue calme sur laquelle j’avançais à vive allure. Malheureusement, je n’ai rien remarqué de particulier. J’aurais un peu mieux ouvert l’œil si j’avais su que je deviendrais témoin dans cette affaire.

— À quel endroit de la rue votre voiture se trouvait-elle exactement ?

— Eh bien, elle n’était pas dans cette rue-là, je l’ai prise parce que c’était un raccourci. Elle était garée un peu plus haut. Voilà pourquoi ce que je pourrai vous dire ne vous apportera pas grand-chose : je ne suis à aucun moment passé par l’endroit où le crime a été commis.

— Avez-vous entendu des bruits dans les parages, quelque chose qui vous aurait semblé suspect ?

— Non, je ne peux pas dire.

— Ce sont vos enfants ? demanda Elinborg, changeant brusquement de conversation. Trois photos de bacheliers frais émoulus trônaient sur un petit guéridon. Deux adolescents et une jeune fille souriaient à l’appareil.

— Oui, ce sont mes fils et ma fille, confirma Konrad comme s’il était soulagé de voir la discussion s’orienter vers un autre sujet. Elle est la benjamine. Elle est toujours en compétition avec ses frères. L’aîné est en médecine et le cadet a choisi l’économie, comme moi ; quant à elle, elle est dans une école d’ingénieurs.

— Un médecin, un économiste et un ingénieur ?

— Oui, ce sont de braves petits.

— Pour ma part, j’ai quatre enfants, dont un garçon en section commerciale, précisa Elinborg.

— La petite dans une école d’ingénieurs à l’université. Notre médecin achève sa spécialisation à San Francisco. Il rentre au pays l’an prochain et il sera cardiologue.

— À San Francisco ? renvoya Elinborg.

— Il est là-bas depuis trois ans, il s’y plaît énormément. Nous…

Konrad s’interrompit brusquement.

— Oui ? encouragea Elinborg.

— Non, rien du tout.

Elinborg afficha un sourire.

— Tout le monde affirme que San Francisco est une ville superbe, je n’y suis, hélas, jamais allée, reprit-elle.

— Et c’est vrai, confirma Konrad. C’est un lieu vraiment fascinant.

— Et votre fille ?

— Comment ça, ma fille ?

— Elle y est allée avec vous ? demanda Elinborg.

— Oui, elle nous a accompagnés lors de notre second voyage, répondit Konrad. Elle est venue avec nous et elle est tombée amoureuse de cette ville, tout comme nous.

Elinborg sortait de chez Konrad et s’installait au volant de sa voiture quand son portable se mit à sonner. C’était Sigurdur Oli.

— Tu avais raison, annonça-t-il.

— Runolfur est passé chez elle ? interrogea Elinborg.

— D’après cette liste, il s’est rendu à son domicile il y a environ deux mois. Deux jours de suite.