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— Runolfur s’est-il rendu chez votre fille par deux fois il y a environ deux mois ? interrogea-t-elle.

Il ne lui répondit rien.

— Nous avons une liste des tâches dont il s’est acquitté en tant que technicien. Elle nous donne le détail de ses visites dans les entreprises et chez les particuliers. Nous y avons découvert qu’il est passé deux fois en peu de temps chez une certaine Nina Konradsdottir. Je suppose qu’il s’agit de votre fille.

— Je ne saurais dire en détail qui rend visite à ma fille.

Elinborg avait l’impression qu’il avait perdu de son assurance en entendant sa réponse.

— Peut-être vous a-t-elle parlé de lui ?

Konrad quitta des yeux la photo et dévisagea longuement Elinborg.

— Qu’essayez-vous exactement d’insinuer ?

— Que vous avez assassiné Runolfur, répondit-elle à voix basse.

Konrad était assis, silencieux, et la fixait comme s’il réfléchissait à ce qu’il devait lui répondre, aux mots qu’il lui fallait prononcer pour qu’Elinborg reparte satisfaite de chez lui afin que le problème soit réglé une bonne fois pour toutes et que plus jamais personne ne vienne lui poser aucune question embarrassante. Mais les mots ne venaient pas. Il ignorait ce qu’il devait dire. Les secondes s’écoulaient et son visage indiqua bientôt qu’il abandonnait la lutte, avouant son impuissance en un douloureux soupir :

— Je… Je ne peux pas.

— Je sais que cela doit être très difficile.

— Vous ne comprenez pas, répondit-il. Vous ne pouvez pas comprendre à quel point c’est affreux, à quel point tout cela a été un cauchemar pour nous tous. Et je vous interdis d’essayer de le comprendre.

— Je ne voulais pas…

— Vous ne savez pas ce que c’était. Vous ignorez ce qui s’est passé. Vous ne pouvez pas vous imaginer…

— Dans ce cas, racontez-moi.

— Il a eu ce qu’il voulait. Voilà ce qui est arrivé. Il l’a violée ! Il a violé ma fille !

Konrad inspira profondément, au bord des larmes. Il évitait maintenant de regarder Elinborg dans les yeux. Il tendit le bras vers la photo de sa fille, la garda entre ses mains et se concentra sur son visage, ses cheveux bruns, ses jolis yeux marron et l’expression heureuse qu’elle avait eue en cette journée ensoleillée.

Puis il soupira lourdement.

— Je voudrais tellement que ce soit moi qui l’aie tué.

21

Jamais le coup de téléphone que lui avait passé sa fille cette nuit-là ne s’effacerait de son souvenir. Il avait vu son nom s’afficher sur l’écran. Nina. Accompagné de trois petits cœurs. Son portable était posé sur sa table de nuit et il avait répondu dès la première sonnerie.

Il avait sursauté quand il avait remarqué l’heure.

Il s’était empli de terreur en entendant l’angoisse palpable qui teintait la voix de sa fille.

— Mon Dieu, mon Dieu, soupira-t-il en levant les yeux vers Elinborg. Il tenait encore la photo entre ses mains. Je… Je n’ai jamais entendu un cri aussi déchirant de toute ma vie.

Ils ne s’inquiétaient pas beaucoup pour elle. En tout cas, plus vraiment. Quand elle avait été plus jeune et qu’ils la savaient occupée à traîner en ville avec ses amis, ils étaient toujours sur le qui-vive. De même lorsqu’elle avait quitté le foyer familial pour louer un appartement. Ce qu’on entendait sur les agressions sauvages en centre-ville, sur la violence grandissante liée à l’usage de drogues et sur les viols ne contribuaient pas à calmer leurs angoisses et ils lui répétaient constamment d’avoir son portable sur elle au cas où quelque chose arriverait. Elle devait immédiatement appeler à la maison. Ils avaient d’ailleurs eu pour ses frères le même genre d’inquiétudes lorsque ces derniers avaient commencé à sortir le week-end.

Rien de bien grave ne leur était arrivé jusque-là. Un portefeuille leur avait été volé lors d’un voyage au soleil. Deux ans plus tôt, le fils cadet avait eu un accident de la circulation et s’était trouvé dans son tort. Ils avaient mené l’existence paisible à laquelle ils aspiraient, toujours soigné leur réputation, s’étaient comportés avec respect et bienveillance envers autrui. Sa femme et lui s’entendaient bien, ils avaient de nombreux amis et aimaient à voyager, aussi bien en Islande qu’à l’étranger.

Leur courage et leur persévérance leur avaient permis de réussir plutôt bien dans la vie et ils étaient fiers de ce qu’ils avaient, fiers de leurs enfants. Leurs deux fils étaient en couple. L’aîné s’était marié à San Francisco avec une Américaine qui étudiait la médecine, tout comme lui, et avec laquelle il avait eu un enfant, une petite fille, baptisée du prénom de sa grand-mère islandaise. Le cadet avait emménagé deux ans plus tôt avec une femme qui travaillait au service entreprises d’une grande banque. Nina, elle, n’était pas pressée. Elle avait vécu avec un jeune informaticien pendant un an, mais après cette expérience, elle était restée célibataire.

— Elle a toujours eu tendance à rester en retrait et à se contenter de peu, précisa Konrad tout en reposant la photo sur le guéridon. Elle n’a jamais posé de problèmes et, même si elle a beaucoup d’amis, je crois que c’est lorsqu’elle est seule qu’elle se sent le mieux. C’est simplement sa personnalité. Elle n’a jamais fait de mal à une mouche.

— Cela, les violeurs ne le demandent pas, observa Elinborg.

— Non, convint Konrad, je suppose qu’ils s’en fichent complètement.

— Que vous a-t-elle dit quand elle vous a appelé ?

— C’était complètement incompréhensible. Un hurlement d’angoisse qu’elle tentait d’étouffer. C’était un mélange de pleurs et de peur panique qui m’a terrifié. Elle ne parvenait pas à articuler un mot. Je savais que c’était elle car son nom était apparu sur l’écran de mon portable. En fait, j’ai d’abord cru que quelqu’un lui avait volé le sien. Je ne reconnaissais même pas le son de sa voix. Puis je l’ai entendue dire : « papa » et là, j’ai compris qu’une chose affreuse avait dû lui arriver. Une chose horrible et indescriptible avait dû lui arriver.

— Papa… avait-il entendu entre deux lourds sanglots.

— Calme-toi, avait-il répondu. Essaie de te calmer, ma chérie.

— Papa, pleurait sa fille… tu peux venir ? Il faut… Il faut que… que tu viennes…

Sa voix s’était brisée. Il avait entendu sa fille pousser un hurlement au téléphone. Il s’était levé et avait traversé le couloir pour aller au salon. Sa femme l’avait suivi avec l’air inquiet.

— Que se passe-t-il ? s’était-elle alarmée.

— C’est Nina, avait-il répondu. Tu es là, ma chérie ? Nina ? Dis-moi à quel endroit tu te trouves. Tu peux me le dire ? Tu peux m’expliquer où tu es, comme ça je viendrai te chercher.

Il n’entendait rien que les pleurs de sa fille.

— Nina ! Dis-moi où tu es !

— Je suis… chez… chez lui.

— Chez qui ?

— Papa, il faut… il faut que… que tu viennes. Tu ne dois… tu ne dois pas appeler la police.

— Où es-tu ? Tu es blessée ? Tu as eu un accident ?

— Je… je ne sais pas… ce que j’ai fait. Papa, c’est horrible… Ce… c’est horrible. Papa !

— Nina, qu’est-ce qu’il t’arrive ? Que s’est-il passé ? Tu as eu un accident de voiture ?

Sa fille s’était remise à sangloter et il n’entendait rien d’autre que cette plainte angoissée qu’elle tentait d’étouffer.

— Parle-moi, ma petite. Dis-moi à quel endroit tu es. Tu peux me dire ça ? Explique-moi où tu es et je viendrai te chercher tout de suite. Je viendrai immédiatement.

— Il y a du sang partout et il est couché… il est allongé par terre. Je… je n’ose pas sortir de la chambre…

— Tu es à quelle adresse, ma chérie ?