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— Nous y sommes allés à pied. On est venus ici à pied. Papa… tu ne dois pas venir… il ne faut pas… il ne faut pas qu’on te… qu’on te voie. Qu’est-ce que je dois… Qu’est-ce que je dois faire ? Tu dois venir seul. Rien que toi ! Je t’en supplie, il faut que tu m’aides !

— Je viens te chercher. Tu connais le nom de la rue ?

Il avait commencé à enfiler ses vêtements, un pantalon de jogging et une veste qu’il avait mise sur son haut de pyjama.

— Je t’accompagne, avait dit sa femme.

Il avait secoué la tête.

— Elle veut que je vienne seul, tu vas devoir m’attendre ici. Il lui est arrivé quelque chose.

— Tu es toujours là, ma chérie ? avait-il dit au téléphone.

— Je ne sais pas… je ne connais pas le nom de la rue.

— Comment s’appelle l’homme qui vit là où tu es, est-ce qu’il est dans l’annuaire ?

— Il s’appelle Runolfur.

— Tu connais le prénom de son père ? De qui est-il le fils ?

Sa fille ne lui répondit pas.

— Nina ?

— Je crois…

— Oui.

— Papa ? Tu es là ?

— Oui, ma chérie.

— Je crois… je crois qu’il est mort.

— D’accord. Essaie de garder ton calme et tout ira bien. Je viens te chercher et tout ira bien. Mais il faut que tu me dises où tu es. Quel chemin as-tu pris pour y aller ?

— Il y a du sang partout.

— Essaie de te calmer.

— Je ne me souviens plus de rien. Je ne me rappelle rien. Rien du tout !

— D’accord.

— J’étais sortie en ville pour m’amuser.

— Oui.

— Et j’ai rencontré cet homme.

— Oui.

Il sentait que sa fille s’était légèrement calmée.

— Je suis passée à côté du lycée et ensuite, devant l’ambassade des États-Unis, dit-elle. Il faut que tu viennes seul. Et personne ne doit te voir.

— D’accord.

— J’ai tellement peur, papa. Je ne sais pas ce qui est arrivé. Tout ce que je suis capable de dire, c’est que… je l’ai agressé.

— Par où êtes-vous passés ensuite, ma chérie ?

— Je ne me souviens de rien. Je n’étais pourtant pas ivre. Je n’avais rien bu. Mais je ne me rappelle rien. Je ne sais pas ce qui m’arrive…

— Est-ce que tu vois des factures sur une table ? Quelque chose où il y aurait son nom ? Une adresse qui serait celle de l’endroit où tu es ?

— Je ne… je ne sais pas ce qui se passe.

— Regarde autour de toi, ma petite.

Il avait ouvert la porte du garage, était monté en voiture et avait démarré. Il avait reculé sur la rue et s’était éloigné. Sa femme avait refusé de l’attendre seule à la maison. Assise, morte d’inquiétude sur le siège du passager, elle écoutait la conversation.

— J’ai trouvé une facture. Il est écrit Runolfur et il y a aussi l’adresse.

Elle la lui avait communiquée.

— C’est très bien, ma chérie. Je suis en route, je serai là d’ici cinq minutes, tout au plus.

— Je veux que tu viennes seul.

— Ta mère est avec moi.

— Non, mon Dieu, non, elle ne doit pas entrer ici, personne ne doit vous voir, ni maman ni toi, je ne veux pas qu’on vous voie. Je veux que personne ne voie ça, je veux seulement rentrer à la maison, je t’en supplie, please, ne viens pas avec maman…

Elle s’était mise à pleurer de façon incontrôlable.

— Je ne le supporterais pas, avait-elle sangloté.

— D’accord. Je vais venir seul. Je vais me garer dans une rue voisine. Ça ira ? Calme-toi. Ta mère nous attendra dans la voiture.

— Dépêche-toi, papa. Dépêche-toi.

Il avait quitté le boulevard Hringbraut, remonté la rue Njardargata et tourné à gauche. Il avait garé le véhicule à une distance respectable, demandé à sa femme de l’attendre comme le demandait sa fille et s’était mis en route vers la maison qu’elle lui avait indiquée. Il se pressait autant qu’il le pouvait, le téléphone collé à l’oreille, disant à Nina des choses rassurantes tandis qu’il marchait. Les rues étaient désertes. Apparemment, personne ne remarquait sa présence. En arrivant devant la maison, il avait d’abord gravi l’escalier qui menait au premier étage, mais avait constaté qu’aucun Runolfur n’habitait là. Il avait rebroussé chemin et trouvé l’entrée qui donnait sur le jardin, à l’arrière. Le nom du locataire était inscrit sur la boîte aux lettres.

— Je suis là, ma chérie, avait-il annoncé au téléphone.

Il avait poussé la porte très légèrement entrebâillée pour entrer. Il avait vu un homme couché dans son sang sur le sol et sa fille, enveloppée dans une couverture, assise contre un mur, les genoux repliés sous le menton, et qui se balançait d’avant en arrière, le portable collé à l’oreille.

Il avait éteint son téléphone, s’était avancé vers elle afin de la relever doucement. Elle s’était effondrée dans ses bras, toute tremblante.

— Mon enfant, qu’as-tu fait ? avait-il gémi.

Konrad acheva son récit. Il fixa longuement son attelle, comme plongé dans un autre monde avant de lancer un regard à Elinborg.

— Pourquoi ne pas avoir appelé la police ? demanda-t-elle.

— J’aurais évidemment dû vous contacter sur-le-champ, répondit-il. Mais au lieu de ça, j’ai ramassé tous les vêtements de ma fille et je me suis précipité dehors avec elle. Je ne suis pas reparti par le même chemin, je suis passé par le jardin et ensuite, par la rue juste en dessous. De là, nous avons rejoint la voiture pour rentrer à la maison. Je sais que j’ai mal réagi. Je pensais protéger ma fille, nous protéger nous, notre vie privée, mais je crains d’avoir plutôt empiré les choses.

— Il va falloir que j’aie une conversation avec votre fille, observa Elinborg.

— Évidemment, répondit Konrad. Je leur ai parlé de votre visite d’hier, à elle et à sa mère. Je crois que nous sommes tous soulagés de voir cette partie de cache-cache enfin terminée.

— Des heures difficiles vous attendent, je le crains, dit Elinborg en se levant.

— Nous n’avons pas encore eu le courage de l’annoncer à ses frères. À nos fils. C’est… Nous ne savons pas quoi faire. Comment allons-nous pouvoir leur expliquer que leur petite sœur a égorgé un homme ? Un homme qui l’a violée.

— Je le comprends bien.

— La pauvre enfant. Quand je pense à ce qu’elle a dû endurer.

— Il faudrait maintenant que nous allions chez elle.

— Nous tenons à ce qu’elle bénéficie d’un traitement juste et honnête, observa Konrad. Cet homme lui a fait du mal et elle le lui a rendu. Nous trouvons que c’est surtout sous cet angle que vous devriez envisager les choses. C’était de la légitime défense. Elle a été forcée de se défendre. C’est aussi simple que ça.

22

Nina louait un petit appartement dans la rue Falkagata. Konrad appela chez elle en disant qu’il était en route, suivi par la police. Il parla avec son épouse, qui se trouvait là-bas, et lui demanda d’en informer leur fille. C’était fini. Il précéda Elinborg dans son véhicule jusqu’à Falkagata et se gara devant un petit immeuble. Ils entrèrent ensemble dans la cage d’escalier et montèrent au premier étage. Konrad appuya sur la sonnette et une femme de son âge vint ouvrir. Le regard qu’elle lança à Elinborg était terriblement inquiet.

— Vous êtes venue seule ? lui demanda-t-elle. Je n’ai aperçu aucune voiture de police.

— Oui, répondit Elinborg. Je ne m’attends pas à ce que vous me posiez de problèmes.

— Non, répondit la femme en lui serrant la main. Il n’y en aura aucun. Entrez.

— Est-ce que Nina est ici ? demanda Elinborg.

— Oui, elle vous attend. Elle et moi sommes heureuses que cela soit terminé, que cette partie de cache-cache soit terminée.