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Les deux femmes entrèrent dans le salon, suivies de Konrad. Nina se tenait là, debout, les bras croisés, les yeux gonflés de larmes.

— Bonjour Nina, salua Elinborg en lui tendant la main. Je m’appelle Elinborg et je travaille dans la police.

Nina lui donna une poignée de main aussi molle qu’humide. Elle n’essaya pas de sourire.

— D’accord, répondit-elle. Mon père vous a raconté tout ce qui s’est passé ?

— Oui, il m’a donné sa version. Maintenant, nous devons vous entendre.

— J’ignore ce qui est arrivé, je ne me rappelle plus rien, répondit Nina.

— Je sais, ce n’est pas grave, nous avons tout notre temps.

— Je crois qu’il m’a droguée, vous avez trouvé de la drogue chez lui.

— En effet. Vos parents peuvent vous accompagner au commissariat, mais ensuite, nous devrons nous entretenir seule à seule. Vous comprenez ? C’est d’accord ?

Nina hocha la tête.

Elinborg jeta un regard vers la cuisine. L’odeur qui imprégnait cet appartement n’était pas sans rappeler celle qui planait chez elle : des senteurs épicées venues de mondes lointains, de plats tellement étrangers dont elle était pourtant si familière. Elle remarqua une terre cuite à tandoori posée sur le plan de travail à côté de l’évier.

— Moi aussi, j’aime beaucoup la cuisine indienne, remarqua-t-elle avec un sourire.

— Ah bon ? J’avais justement préparé un repas pour quelques invités le soir… le soir où… hésita Nina.

— Je vous ai rapporté votre châle, annonça Elinborg. Celui que vous portiez ce soir-là. L’odeur qui s’en dégageait m’a dit que vous étiez amatrice de plats indiens.

— Nous l’avons oublié, répondit Nina. Papa a pris ce qu’il voyait, mais j’ai oublié mon châle.

— Et votre t-shirt.

— Oui, et mon t-shirt.

— Il faut que nous parlions aux garçons, observa Konrad. Avant que tout ne se mette en branle, que tout ne soit révélé dans les médias.

— Vous pouvez le faire au commissariat, si vous le souhaitez, proposa Elinborg.

La famille se rendit en voiture jusqu’à le rue Hverfisgata. Cette fois-ci, c’était Konrad qui suivait la voiture d’Elinborg. À leur arrivée, Nina fut emmenée à la salle d’interrogatoire. Ses parents purent patienter dans le bureau d’Elinborg. La nouvelle ne tarda pas à se répandre que la police avait avancé dans l’enquête sur le meurtre de Thingholt, comme l’avaient désormais baptisé les médias, et les journalistes commencèrent à appeler. Une demande de placement en garde à vue fut envoyée à la cour de justice régionale. Konrad engagea un avocat ; il avait anticipé les choses et savait auprès de qui il souhaitait prendre conseil. L’avocat en question, réputé pour ses excellents résultats dans les affaires criminelles, avait laissé de côté ses autres obligations et était venu en même temps que le procureur de la police quand la demande de placement en garde à vue avait été envoyée. Le fils cadet du couple avait rencontré ses parents dans le bureau d’Elinborg, abasourdi par la nouvelle que sa mère lui avait annoncée au téléphone. Son incrédulité et sa surprise n’avaient pas tardé à laisser place à une violente colère, d’abord contre ses parents qui lui avaient caché toute cette histoire, puis envers Runolfur.

Elinborg plaignait terriblement Nina qui était assise, prostrée, dans la salle d’interrogatoire en attendant l’inéluctable. Elle n’avait franchement rien d’un assassin de sang-froid, mais ressemblait plutôt à une victime qui avait vécu une expérience traumatisante et s’apprêtait à connaître des heures difficiles.

Elle désirait ardemment s’exprimer, maintenant que la police avait découvert qu’elle connaissait Runolfur et qu’elle était la femme présente chez lui au moment de sa mort. Elle semblait soulagée de pouvoir enfin dire la vérité, de vider son cœur pour commencer le long processus qui l’amènerait à comprendre et à accepter.

— Connaissiez-vous Runolfur avant de le rencontrer ce soir-là ? demanda Elinborg une fois que, s’étant acquittée des formalités d’usage, elle put commencer l’interrogatoire.

— Non, répondit Nina.

— N’était-il pas venu à votre domicile deux mois plus tôt ?

— Si, mais je ne le connaissais pas pour autant.

— Pouvez-vous me raconter ce qui s’est passé à ce moment-là ?

— Il ne s’est rien passé du tout.

— Vous aviez besoin des services d’un technicien en téléphonie, n’est-ce pas ?

Nina hocha la tête.

Elle souhaitait installer sa télévision dans sa chambre et devait, pour ce faire, passer un nouveau câble d’antenne télé à travers le mur. Elle changeait également de compagnie téléphonique et connaissait quelques problèmes avec son Internet sans fil. Elle voulait se servir de son ordinateur portable dans n’importe quelle pièce. Le service clients pouvait s’en occuper pour elle, lui avait proposé une femme au bout du fil quand elle avait appelé pour obtenir de l’assistance. Plus tard dans la journée, un technicien s’était présenté à sa porte. C’était un lundi.

L’homme était avenant et loquace, il avait deux ou trois ans de plus qu’elle et faisait son travail avec professionnalisme. Elle n’avait pas vraiment suivi ce qu’il avait fait. Elle avait entendu le bruit d’une perceuse. Il avait dû soulever une latte du parquet afin d’y dissimuler le câble télé. Elle n’avait pas eu l’impression qu’il s’attardait anormalement dans la chambre. Elle n’y avait réfléchi que plus tard, une fois que tout était terminé.

Il l’avait également aidée à connecter l’Internet sans fil, puis avait rédigé une facture qu’elle avait immédiatement réglée par carte. Il avait discuté avec elle de tout et de rien, c’était une banale conversation entre gens qui ne se connaissent pas. Ensuite, il était reparti.

Le lendemain, il était revenu poser ses filets. À la fin de l’après-midi, il s’était retrouvé devant sa porte et lui avait demandé s’il n’avait pas oublié la mèche spéciale béton dont il s’était servi pour pratiquer le trou dans le mur entre le salon et la chambre. Non, elle n’avait rien remarqué.

— Cela ne vous dérangerait pas que je jette un coup d’œil ? lui avait-il demandé. J’ai fini ma tournée et je me suis dit qu’elle était peut-être chez vous. Je n’arrive pas à remettre la main dessus et elle m’est très utile.

Ils étaient allés ensemble jusqu’à la chambre à coucher où elle l’avait aidé à chercher. Le câble de la télé passait à travers un placard à vêtements qu’elle avait ouvert. Il avait regardé sur le rebord de la fenêtre et sous le lit. Puis, il avait fini par renoncer.

— Excusez-moi du dérangement, avait-il dit. Je passe mon temps à perdre des choses.

— Je contacterai votre compagnie si je la retrouve, avait-elle proposé.

— D’accord, merci bien. Vous voyez, c’est que je suis un peu fatigué de mon week-end. J’ai dû rester trop longtemps au Kaffi Victor samedi soir.

— Je connais ça, avait-elle observé avec un sourire.

— Ah, vous y allez aussi ?

— Non, nous fréquentons plutôt Krain, la Taverne.

— Vous ?

— Mes copines et moi.

— Prévenez-moi si vous retrouvez cette fichue mèche, avait-il dit en guise d’au revoir. Et peut-être à la prochaine.

Elle était connue pour ses talents de cuisinière et aimait recevoir ses amies pour se livrer à quelques essais. Elle s’était intéressée à la cuisine indienne après avoir travaillé comme serveuse dans un restaurant exotique de Reykjavik où elle avait fait connaissance avec le chef qui lui avait donné quelques bons conseils. Peu à peu, elle avait constitué son stock d’épices et de recettes de porc ou de poulet. Tout comme Elinborg, elle avait souvent tenté de préparer des plats à base d’agneau. Le soir où elle avait croisé Runolfur, elle avait invité ses amies à manger de l’agneau qu’elle avait fait cuire dans le plat à tandoori que son père lui avait offert en cadeau d’anniversaire. Elles étaient restées chez elle jusque vers minuit avant de sortir en ville où elles n’avaient pas tardé à se séparer. Au moment où Runolfur était venu lui parler, elle était sur le point de rentrer.