Elle n’était pas vraiment ivre. Voilà pourquoi elle s’était étonnée de se rappeler si peu de choses jusqu’au moment où elle avait lu dans un journal qu’on avait découvert du Rohypnol au domicile de son agresseur. Elle avait avalé un cocktail au martini en apéritif, puis un peu de vin rouge pour accompagner le repas et ensuite, elle avait bu un peu de bière car ce plat épicé lui avait donné soif.
Elle ne se rappelait presque rien des événements qui avaient suivi sa rencontre au bar avec Runolfur. Elle se souvenait qu’il s’était approché d’elle et qu’ils avaient parlé de San Francisco. Elle lui avait dit être allée là-bas pour rendre visite à son frère. Elle avait fini son verre et il lui avait demandé s’il ne pouvait pas lui en offrir un autre en réparation de la facture ridiculement élevée pour le travail qu’il avait effectué chez elle l’autre jour. Elle avait accepté en le remerciant. Pendant qu’il était parti chercher leurs boissons, elle avait consulté sa montre. Elle ne voulait pas s’attarder.
Elle n’avait gardé en mémoire que quelques bribes du trajet à pied jusque chez lui, dans le quartier de Thingholt. Elle avait subitement eu l’impression d’être complètement ivre, de ne parvenir que difficilement à contrôler ses mouvements et de n’avoir plus aucune volonté.
Elle s’était réveillée progressivement, tard dans la nuit. Spiderman la fixait du haut de son mur, prêt à bondir sur elle.
Elle ne savait plus du tout où elle était, elle se croyait chez elle. Puis, elle avait compris que c’était impossible et s’était dit qu’elle avait dû s’endormir dans le bar.
Mais cela ne collait pas non plus. Peu à peu, elle avait compris qu’elle se trouvait dans un lit qu’elle ne connaissait pas, une chambre où elle n’avait jamais mis les pieds. Elle était à moitié assommée et très fatiguée, elle avait envie de vomir et ne parvenait pas à se rappeler ce qui lui était arrivé. Elle ignorait combien de temps elle était restée allongée dans ce lit et s’était brusquement rendu compte qu’elle était nue comme un ver.
Elle avait laissé son regard glisser le long de son corps et trouvé la situation tout à fait ridicule. Elle n’avait même pas eu la présence d’esprit de dissimuler sa nudité.
Spiderman la regardait. Elle s’était dit qu’il allait voler à son secours. Cette pensée l’avait fait sourire. Elle et Spiderman.
Elle s’était à nouveau réveillée. Elle avait froid. Elle s’était réveillée, toute tremblante. Elle était nue dans un lit étranger.
— Mon Dieu, avait-elle soupiré en attrapant la couverture sur le sol pour s’en envelopper.
Elle ne connaissait pas cette chambre. Elle avait appelé dans l’appartement : « Ohé ! » et n’avait obtenu pour toute réponse qu’un profond silence. Elle était lentement sortie de la chambre pour aller au salon où elle avait trouvé un interrupteur. Elle y avait vu un homme couché sur le sol. Il était allongé sur le dos, elle se souvenait vaguement l’avoir déjà croisé, mais était incapable de dire à quel endroit.
Ensuite, elle avait vu ce sang.
Et cette entaille en travers de sa gorge.
Elle avait été prise de nausée. Elle ne voyait plus que le visage blafard de l’homme et cette entaille rouge, béante. Elle avait l’impression qu’il la fixait de ses yeux mi-clos et qu’il l’accusait.
Comme s’il avait voulu lui dire : « C’est toi ! »
— J’ai trouvé mon portable et j’ai appelé à la maison, reprit Nina. Le chuintement de la bande magnétique résonnait dans la salle d’interrogatoire. Elinborg la regardait. Son récit avait été quelque peu erratique sur la fin, mais il était crédible. Elle n’avait perdu son sang-froid qu’au moment où elle s’était mise à décrire ce qui s’était passé quand elle s’était réveillée dans cette maison inconnue et qu’elle avait découvert le cadavre de Runolfur.
— Vous n’avez pas voulu appeler la police ? interrogea Elinborg.
— J’ai été prise de panique, répondit Nina. Je ne savais pas quoi faire. Je ne réfléchissais plus logiquement. Je me sentais mal. Je ne sais pas si c’étaient les effets du produit qui se dissipaient. J’étais… j’étais certaine que c’était moi qui avais fait cela. J’en étais sûre. Et j’avais terriblement peur. Il ne m’est rien venu d’autre à l’esprit que d’appeler chez mes parents et d’essayer ensuite de cacher ça. De cacher cette abjection. Je voulais que personne n’apprenne que j’étais venue dans cet endroit. Que c’était moi qui avais fait ça. Je… je ne parvenais pas à supporter cette idée. Je n’y arrivais pas. Mon père a pris fait et cause pour moi. Je me suis arrangée pour qu’il cache tout. Il s’est occupé de moi. Vous devez comprendre ça. Il n’a pas fait ça par malhonnêteté ; il a fait ça pour moi.
— Vous êtes persuadée que Runolfur vous a administré cette ignoble drogue ?
— Oui.
— Vous l’avez vu le faire ?
— Non, parce que dans ce cas, je n’aurais sans doute pas bu ce verre.
— Effectivement.
— Je ne me drogue pas. Je ne prends pas de médicaments. Et je sais que je n’avais pas bu à ce point. Il s’agissait d’autre chose.
— Si vous nous aviez contactés à ce moment-là, nous aurions pu confirmer que vous aviez ingéré du Rohypnol. À l’heure qu’il est, nous ne pouvons pas vérifier vos propos. Vous le comprenez ?
— Oui, répondit Nina. Je le sais.
— Avez-vous remarqué la présence d’une troisième personne à l’intérieur de l’appartement ?
— Non.
— Avez-vous remarqué que quelqu’un accompagnait Runolfur en ville ?
— Non plus.
— Vous êtes sûre ? Un autre homme ?
— Je ne me souviens d’aucun autre homme, répondit Nina.
— Vous n’avez vu personne avec Runolfur quand vous étiez au bar ?
— Non. Qui est l’homme dont vous parlez ?
— Cela n’a aucune importance pour l’instant, répondit Elinborg. Savez-vous ce que vous avez fait du couteau dont vous vous êtes servie ?
— Non. J’ignore tout de ce couteau. J’ai fait défiler cela dans tous les sens à l’intérieur de ma tête et je ne me souviens même pas d’avoir attaqué ce… ce Runolfur.
— Il possédait quelques couteaux fixés sur un aimant dans sa cuisine, vous souviendriez-vous les avoir touchés ?
— Non, je viens de vous dire tout ce dont je me souviens. Je me suis réveillée dans une maison complètement inconnue avec un homme tout aussi inconnu qui gisait sur le sol de son salon, la gorge tranchée. Je sais qu’il est très probable que ce soit moi l’auteur de ce crime. Je suppose qu’il n’y a pas d’autre suspect et je me retrouve donc dans de beaux draps, mais je n’arrive simplement pas à me rappeler ce qui est arrivé.
— Avez-vous eu des relations sexuelles avec Runolfur ?
— Non.
— Vous en êtes sûre ? C’est un autre élément que nous ne sommes plus en mesure de vérifier à l’heure qu’il est.
— J’en suis parfaitement sûre, répondit Nina. La manière dont vous exprimez les choses est déplacée. Votre question est ridicule.
— Ah bon ?
— Nous n’avons pas eu de relations sexuelles. Il m’a violée.
— Il est donc parvenu à ses fins ?
— Oui, mais on ne peut pas parler de relations sexuelles.
— Vous en souvenez-vous ?
— Non, mais je le sais. Je ne veux pas entrer dans les détails. Je sais qu’il m’a violée.
— Cela correspond aux éléments dont nous disposons. Nous savons que Runolfur a eu des relations sexuelles peu de temps avant son décès.