— Je suis simplement entré. La porte était entrebâillée. Je suppose que Nina a dû l’entrouvrir parce qu’elle m’attendait. Peut-être en avons-nous parlé au téléphone pendant que j’étais en route. Je ne me souviens pas précisément.
— Elle ne s’en souvient pas non plus.
— Elle était dans un état pitoyable. Et je n’étais guère mieux moi-même. J’ai eu l’impression qu’il avait fait brûler quelque chose, cet homme. J’ai senti comme une odeur de brûlé.
— Une odeur de brûlé ?
— Ou peut-être… Avez-vous vérifié s’il y avait du pétrole dans son appartement ?
— Du pétrole ?
— Vous n’avez pas découvert de pétrole à son domicile ?
— Non, rien de tel.
— Et pas non plus d’odeur ? Une odeur qui ressemblerait à ça ?
— Nous n’en avons pas trouvé la moindre trace, répondit Elinborg. Il n’y en avait pas.
— En tout cas, cela sentait le pétrole au moment où je suis entré, répéta Konrad.
— À notre connaissance, il n’a rien fait brûler. Il y avait de petites bougies dans son appartement, mais c’est tout. Qu’avez-vous fait du couteau ?
— Du couteau ?
— Celui dont votre fille s’est servie pour le tuer.
— Elle n’avait aucun couteau à la main quand je suis arrivé. Je n’y ai pas vraiment réfléchi. Je suppose qu’elle s’en est débarrassée d’une manière ou d’une autre.
— Comment vous rasez-vous ? Avec un rasoir électrique, un rasoir mécanique ou un coupe-chou ?
— Un rasoir mécanique.
— Possédez-vous un coupe-chou ?
— Non.
— En avez-vous eu un ?
Konrad s’accorda un moment de réflexion.
— Nous avons obtenu un mandat de perquisition pour fouiller votre domicile, précisa Elinborg. De même que celui de votre fille à Falkagata.
— Je n’ai jamais possédé de coupe-chou, répondit Konrad. Je ne sais pas m’en servir. Est-ce l’arme du crime ? Un coupe-chou ?
— Il y a encore une chose qui représente pour nous un casse-tête, poursuivit Elinborg sans lui répondre. Votre fille Nina affirme s’en être prise à Runolfur, même si elle n’en garde aucun souvenir clair. Elle n’envisage aucune autre hypothèse. Il n’y avait qu’eux dans l’appartement. Vous semble-t-il envisageable qu’elle ait pu, toute seule, maîtriser un homme comme lui ? Surtout s’il l’avait droguée et que sa perception de la réalité était altérée ?
Konrad réfléchit à la question.
— Je ne me rends pas bien compte de l’état qui était le sien à ce moment-là, répondit-il.
— Elle en aurait sans doute été capable si elle avait été en pleine possession de ses moyens, si elle avait été rapide, silencieuse et que Runolfur ne s’était pas tenu sur ses gardes, observa Elinborg. Mais il fallait d’abord qu’elle se procure un couteau. Il fallait qu’elle se soit préparée.
— Je suppose.
— Était-ce le cas ?
— Comment ça ?
— S’était-elle préparée avant d’aller chez Runolfur ?
— Vous êtes folle ? Comment voudriez-vous qu’elle se soit, comme vous dites, préparée ? Elle ne le connaissait même pas. De quoi est-ce que vous parlez ?
— Je vous parle de meurtre, rétorqua Elinborg. Je dis que votre fille a assassiné Runolfur avec préméditation. Et je voudrais découvrir pourquoi. Quel mobile avait-elle et comment s’y est-elle prise pour s’assurer votre complicité ?
— Je n’ai jamais entendu une telle ineptie, répondit Konrad. Vous ne dites quand même pas cela sérieusement ?
— Runolfur n’est pas mort comme par enchantement, poursuivit Elinborg. Nous pouvons également envisager les choses sous un autre angle. L’une des données qui n’a pas été communiquée à la presse est qu’il a lui-même ingéré du Rohypnol peu de temps avant son décès. Je doute qu’il l’ait avalé de plein gré. Quelqu’un l’y a forcé ou bien l’a berné, tout comme il a berné votre fille.
— A-t-il réellement absorbé cette drogue du viol ?
— Nous en avons trouvé des traces dans sa bouche. Il en a ingéré une certaine quantité. Cela donne une allure quelque peu différente à l’histoire que vous nous racontez avec votre fille, vous ne trouvez pas ?
— Comment ça ?
— Il a bien fallu que quelqu’un le force à avaler ce produit.
— Ce n’est pas moi.
— Si votre fille nous dit la vérité, j’ai du mal à imaginer qu’elle en ait été capable. Or il n’y a que peu d’autres possibilités. Je pense que vous avez vengé votre fille. À mon avis, il s’agit d’un cas typique. Voilà comment les choses se sont passées. Nina est parvenue à vous téléphoner pour vous demander de la secourir. Vous vous êtes précipité à Thingholt. Elle a réussi à vous ouvrir la porte. Peut-être Runolfur était-il endormi. Vous avez perdu la tête quand vous avez compris ce qui était arrivé, ce que Runolfur lui avait fait subir. Vous lui avez fait avaler sa propre drogue avant de lui trancher la gorge sous les yeux de votre fille.
— C’est n’importe quoi, ce n’était pas moi, répondit Konrad en haussant le ton.
— Alors qui ?
— Ce n’était pas moi et ce n’était pas Nina, s’emporta-t-il. Je sais qu’elle ne ferait jamais de mal à personne. Elle n’est pas comme ça, même s’il lui avait fait ingérer ce poison et qu’elle n’était plus elle-même.
— Vous ne devriez pas sous-estimer les gens qui se sentent menacés.
— Ce n’était pas elle.
— Quelqu’un lui a bien fait avaler cette drogue.
— Dans ce cas, c’était quelqu’un d’autre, ce n’est pas moi, je le sais et donc, il n’y a qu’une autre solution possible. Une tierce personne devait se trouver chez Runolfur. Quelqu’un d’autre que ma fille !
25
La théorie d’une tierce personne n’était pas nouvelle pour la police. Elinborg avait à deux reprises interrogé Edvard sur son emploi du temps dans la soirée du meurtre de Runolfur et reçu de sa part la même réponse : il était resté chez lui à regarder la télévision. Personne n’était à même de corroborer ses propos. Il n’était pas exclu qu’il mente, mais la police ne lui connaissait aucune raison d’assassiner son ami. Quant à Elinborg, elle ne pouvait pas se l’imaginer se livrant à ce genre de prouesse étant donné la manière dont il lui apparaissait. L’idée de son implication dans la disparition de Lilja ne tenait également qu’à un fil. C’était une pure conjecture d’affirmer qu’il avait peut-être déposé la jeune fille en ville et, quand bien même cela eût été le cas, cela ne prouvait rien. Il pouvait parfaitement dire l’avoir laissée quelque part et elle aurait pu disparaître ensuite.
Pourtant, Elinborg ne parvenait pas à se détacher de lui. La journée fut consacrée aux interrogatoires du père et de la fille, dont le récit ne dévia pas à un seul moment de leurs précédentes déclarations. Nina était de plus en plus persuadée d’avoir tué Runolfur, elle allait même jusqu’à le désirer. Konrad s’entêtait dans la direction opposée : il considérait sa fille incapable d’avoir fait une telle chose et niait catégoriquement s’en être personnellement pris à Runolfur. Il était désormais trop tard pour faire subir à Nina un examen médical prouvant qu’elle aurait ingéré du Rohypnol, produit qui l’aurait rendue incapable d’agresser cet homme. Peut-être avait-elle été entièrement consciente du début à la fin de la soirée. Se posait ensuite la question de Runolfur lui-même : ce dernier n’avait sans doute pas avalé ce produit de son plein gré. Quelqu’un l’y avait évidemment forcé, quelqu’un qui voulait qu’il ressente l’effet du traitement qu’il infligeait à ses victimes. Était-il possible que ce soit Nina qui l’ait forcé à le faire ? Une foule de questions demeuraient sans réponse. Dans l’esprit d’Elinborg, Konrad et Nina étaient les assassins les plus probables de Runolfur. Nina n’avait pas avoué l’acte à mots nus, mais Elinborg pensait que son passage aux aveux ne tarderait plus et qu’elle ou son père lui indiqueraient bientôt l’endroit où se trouvait l’arme. Elle ne s’en réjouissait nullement. Runolfur avait entraîné ces braves gens avec lui dans la fange.