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Elle partageait ses cheveux en bandeaux sur un front haut et d'un blanc d'ivoire; ses yeux d'azur, bordés de longs cils noirs recourbés et qui faisaient ombre sur des joues fraîches, mais à peine colorées, étaient transparents comme une source d'eau limpide; ses sourcils, parfaitement dessinés, mais peu marqués, étaient d'une teinte plus foncée que celle de ses cheveux; sa bouche, assez grande, laissait voir des dents si blanches que tout le visage en était éclairé; ses lèvres roses brillaient de l'éclat de l'innocence, son visage presque rond avait pourtant beaucoup de noblesse, et sa physionomie exprimait une délicatesse de sentiment, une tendresse religieuse dont le charme communicatif était ressenti par tout le monde au premier coup d'œil. Il ne lui manquait qu'une auréole d'argent pour être la plus belle des madones byzantines dont on permet d'orner les églises russes[38].

Son frère de lait était un des plus beaux hommes de ce gouvernement renommé par la beauté, la taille svelte, élevée, la santé et l'air dégagé de ses habitants. Les serfs de cette partie de l'Empire sont, sans contredit, les hommes les moins à plaindre de la Russie.

L'élégant costume des paysans lui seyait à merveille. Ses cheveux blonds, partagés avec grâce, tombaient en boucles soyeuses des deux côtés du visage dont la forme était celle d'un ovale parfait; le cou large et fort restait à découvert, parce que les cheveux étaient taillés ras par derrière au-dessus de la nuque, tandis qu'un cordon, en forme de diadème, coupait le front blanc du jeune laboureur et tenait le haut de ses cheveux serré et lisse sur le sommet de la tête qui brillait au soleil comme un Christ du Guide.

Il portait la chemise de toile de couleur, à petites raies, coupée juste au cou, et fendue seulement sur le côté autant qu'il le faut pour donner passage à la tête; deux boutons fixés entre l'épaule et la clavicule fermaient l'étroite ouverture. Ce vêtement des paysans russes qui rappelle la tunique grecque, retombe en dehors par-dessus le pantalon caché jusqu'au genou. Ceci ressemblerait un peu à la blouse française, si ce n'était infiniment plus gracieux, tant à cause de la manière dont est taillé ce vêtement, que du goût ignoré avec lequel il est porté. Fedor avait une taille élancée, souple et naturellement élégante; sa tête bien placée sur ses épaules larges, basses et modelées comme celles d'une statue antique, aurait affecté d'elle-même les plus nobles poses, mais le jeune homme la tenait presque toujours abaissée vers la poitrine. Un secret abattement moral se peignait sur ce beau visage. Avec un profil grec, des yeux bleus de faïence, mais scintillants de jeunesse et d'esprit naturel, avec une bouche dédaigneuse formée sur le type même des médailles antiques et surmontée d'une petite moustache dorée luisante comme la soie dans sa teinte naturelle, avec une jeune barbe de couleur pareille, courte, frisée, soyeuse, épaisse déjà quoiqu'à peine échappée au duvet de l'enfance; enfin, avec la force musculaire de l'athlète du cirque jointe à l'agilité du matador espagnol et au teint brillant de l'homme du Nord: c'est-à-dire comblé de tous les dons extérieurs qui rendraient un homme fier et assuré, Fedor humilié par une éducation supérieure au rang qu'il occupait dans son pays… et peut-être par l'instinct de sa dignité naturelle qui contrastait avec son abjecte condition, se tenait presque toujours dans l'attitude d'un condamné qui va subir sa sentence.

Il avait adopté cette pose douloureuse à dix-neuf ans, le jour qu'il souffrit le supplice ordonné par Thelenef sous prétexte que ce jeune homme, le frère de lait de sa fille, et jusqu'alors son favori, son enfant gâté, avait négligé d'obéir à je ne sais quel ordre soi-disant important.

On verra plus loin le vrai et grave motif de cette barbarie qui ne fut pas l'effet d'un simple caprice.

Xenie avait cru deviner la cause de la faute qui devint funeste à son frère; elle s'imagina que Fedor était amoureux de Catherine, jeune et belle paysanne des environs; et sitôt que le malheureux fut guéri de ses blessures, ce qui n'arriva qu'au bout de quelques semaines, car l'exécution avait été cruelle, elle s'occupa de réparer le mal autant que cela pouvait dépendre d'elle; elle pensait que le seul moyen de réussir dans ce dessein était de le marier à la jeune fille dont elle le croyait épris. À peine ce projet eut-il été annoncé par Xenie que la haine de Thelenef parut se calmer: le mariage se fit en toute hâte à la grande satisfaction de Xenie, qui crut que Fedor trouverait dans le bonheur du cœur, l'oubli de son profond chagrin et de ses ressentiments.

Elle se trompait: rien ne put consoler son frère. Elle seule devinait la honte dont il était accablé; elle était sa confidente sans qu'il lui eût rien confié, car jamais il ne se plaignait; d'ailleurs le traitement dont il s'était vu la victime, était une chose si ordinaire que nul n'y attachait d'importance: hors lui et Xenie, personne n'y pensait dans le pays.

Il évitait avec un admirable instinct de fierté tout ce qui aurait pu rappeler ce qu'il avait souffert; mais il fuyait involontairement en frissonnant, lorsqu'il voyait qu'on allait frapper un de ses camarades; et il pâlissait à l'aspect d'un roseau, d'une baguette dans la main d'un homme.

On doit le répéter: il avait commencé sa vie d'une manière trop heureuse; favorisé par l'intendant, et dès lors ménagé par tous ses supérieurs, envié de ses camarades, cité comme le plus heureux aussi bien que le plus beau des hommes nés sur la terre du prince ***; idolâtré de sa mère, ennobli à ses propres yeux par l'amitié de Xenie, par cette amitié ingénieuse et délicate d'une femme adorable, d'un ange qui l'appelait son frère, il n'avait point été prépare aux rigueurs de sa condition: c'est en un jour qu'il découvrit toute sa misère; dès lors il considéra les nécessités de sa vie comme une injustice; avili aux yeux des hommes, mais surtout à ses propres yeux, de l'être le plus heureux il était devenu, en un moment, le plus à plaindre; le dieu tombé de l'autel fut métamorphosé en brute. Qui le consolera de tant de bonheur évanoui pour jamais sous la verge du bourreau? L'amour d'une épouse pourrait-il relever cette orgueilleuse âme d'esclave? non!… sa félicité passée le poursuivra partout et lui rendra la honte plus insupportable. Sa sœur Xenie a cru lui assurer la paix en le mariant; il a obéi; mais cette condescendance ne servit qu'à croître son malheur, car l'homme qui veut s'enchaîner à la vertu en accumulant les devoirs ne fait qu'ouvrir de nouvelles sources aux remords.

Fedor désespéré sentit trop tard qu'avec toute son amitié, Xenie n'avait rien fait pour lui. Ne pouvant plus supporter la vie dans les lieux témoins de sa dégradation, il quitta son village, abandonnant sa femme et son ange gardien.

Sa femme se sentait humiliée; mais par un autre motif: l'épouse rougit de honte quand l'époux n'est point heureux; aussi s'était-elle gardée de lui dire qu'elle était grosse; elle ne voulait pas employer ce moyen pour retenir près d'elle un époux dont elle voyait qu'elle ne pouvait faire le bonheur.

Enfin, après un an d'absence, il revient. Il a retrouvé sa mère, sa femme, un enfant au berceau, un petit ange qui lui ressemble; mais rien ne peut guérir la tristesse qui le ronge. Il reste là immobile et silencieux même devant sa sœur Xenie, qu'il n'ose plus nommer que mademoiselle.