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La balançoire est le grand plaisir des paysans russes: cet exercice développe le don de l'équilibre naturel aux hommes de ce pays. Ajoutez à cela que c'est un plaisir silencieux, et que les divertissements calmes conviennent à un peuple rendu prudent par la peur.

Le silence préside à toutes les fêtes des villageois russes. Ils boivent beaucoup, parlent peu, crient encore moins: ils se taisent ou ils chantent en chœur d'une voix nasillarde des notes mélancoliques et soutenues, formant des accords d'une harmonie recherchée, mais peu bruyante. Les chants nationaux des Russes ont une expression triste; ce qui m'a surpris, c'est que presque toutes ces mélodies manquent de simplicité.

Le dimanche, en passant par des villages populeux, je voyais des rangées de quatre à huit jeunes filles se balancer par un mouvement à peine sensible sur des planches suspendues à des cordes, tandis, qu'à quelques pas plus loin, un nombre égal de jeunes garçons se trouvaient placés de la même manière en face des femmes: leur jeu muet dure longtemps, jamais je n'ai eu la patience d'en attendre la fin. Ce doux balancement n'est qu'une espèce d'intermède qui sert de délassement dans les intervalles du divertissement animé de la véritable balançoire. Celui-ci est très-vif, même il effraie le spectateur. Une haute potence d'où descendent quatre cordes soutient, à deux pieds de terre environ, une planche aux extrémités de laquelle se placent deux personnes; cette planche et les quatre poteaux qui la portent sont disposés de manière à ce que le balancement puisse se faire à volonté en long ou en large.

Je n'ai jamais vu dans les moments sérieux plus de deux personnes à la fois sur la planche; ces deux personnes sont tantôt un homme et une femme, tantôt deux hommes ou deux femmes: elles se placent toujours debout, droites sur leurs jambes, aux deux extrémités de la planche, où elles conservent l'équilibre en se tenant fortement aux cordes qui font aller la machine. Dans cette attitude elles sont lancées en l'air jusqu'à des hauteurs effrayantes, car à chaque volée on voit le moment où la machine fera le tour et où les jouteurs arrachés de leur place seront lancés à terre d'une hauteur de trente ou quarante pieds; car j'ai vu des poteaux qui je crois avaient bien vingt pieds de haut. Les Russes, dont le corps est svelte et la taille souple, trouvent aisément un aplomb qui nous étonne: ils montrent dans cet exercice beaucoup d'agilité, de grâce et de hardiesse.

Je me suis arrêté dans plusieurs villages à voir ainsi lutter des jeunes filles avec des jeunes gens, et j'ai enfin trouvé à admirer quelques visages de femmes parfaitement beaux. Elles ont le teint d'une blancheur délicate; leurs couleurs sont pour ainsi dire sous la peau, qui est transparente et d'une finesse extrême. Elles ont des dents éclatantes de blancheur, et chose rare!!… leur bouche est d'une forme parfaitement pure, et dessinée à l'antique; leurs yeux ordinairement bleus sont cependant fendus à l'orientale; ils sont à fleur de tête, et ils ont cette expression de fourberie et d'inquiétude naturelle au regard des Slaves, qui en général voient de côté et même derrière eux sans tourner la tête. Cet ensemble a bien du charme; mais soit par un caprice de la nature, soit par l'effet du costume, tous ces agréments se trouvent plus rarement réunis chez les femmes russes que chez les hommes. Entre cent paysannes on en rencontre une charmante, tandis que le grand nombre des hommes est remarquable par la forme de la tête et la pureté des traits. Il y a des vieillards aux joues roses, au front chauve encadré de cheveux d'argent, et dont la barbe également blanche et soyeuse descend sur leur large poitrine. À voir ces beaux visages on dirait que le temps leur prête en dignité tout ce qu'il leur ôte en jeunesse: ce sont des têtes plus belles à peindre que tout ce que j'ai vu de Rubens, de l'Espagnolet ou du Titien; mais je n'ai pas trouvé une seule tête de vieille femme à mettre dans un tableau.

Il arrive quelquefois qu'un profil régulièrement grec se réunit à des traits d'une si extrême finesse que l'expression de la physionomie ne perd rien à la perfection des lignes du visage: alors on reste frappé d'admiration. Pourtant ce qui domine dans les figures d'hommes et de femmes c'est le type calmouck: les pommettes des joues saillantes et le nez écrasé. Les femmes sont plus casanières que dans l'occident de l'Europe; elles vivent enfermées, on a peu d'occasions de les voir, si ce n'est le dimanche, ou dans les foires; encore ces jours-là même sortent-elles moins que leurs maris. Il n'y a guère plus de cent ans que les Russes ne gardent plus leurs femmes chez eux. Les chaumières russes sont mieux closes que celles de nos paysans; aussi la mauvaise odeur, l'obscurité qui règnent au fond de ces réduits font-elles repentir le voyageur lorsqu'il tente par curiosité de pénétrer dans l'intérieur d'un ménage rural.

À l'heure où les paysans se reposent, je suis entré dans plusieurs de ces cases presque privées d'air: point de lits: hommes et femmes sont étendus pêle-mêle sur des bancs de bois qui font divans tout autour de la salle; mais la malpropreté de ce bivouac champêtre m'a toujours arrêté, j'ai reculé; cependant jamais assez vite pour ne pas emporter dans mes habits quelque souvenir vivant en punition de mes indiscrètes tentatives.

Pour se garantir des courtes, mais vives chaleurs de l'été, il y a hors de quelques chaumières un divan en plein air; c'est un large balcon couvert, mais à jour: cette espèce de terrasse tourne autour de la maison, et sert de lit à la famille qui même choisit quelquefois pour sa couche la terre nue. Les souvenirs de l'Orient nous suivent partout.

À toutes les postes où je suis descendu pendant la nuit, j'ai trouvé une rangée de peaux de mouton noires jetées dans la rue le long des maisons. Ces toisons, que je prenais pour des sacs oubliés à terre, étaient des hommes couchés à la belle étoile pour jouir du frais. Nous avons cet été des chaleurs telles qu'on n'en a pas vu en Russie de mémoire d'homme. Le soleil lui-même penche pour cet Empire.

Les peaux de mouton, taillées en petites redingotes, servent non-seulement d'habits, mais encore de lits, de tapis et de tentes aux paysans russes. Les ouvriers qui, pendant la grande chaleur du jour, se reposent au milieu des champs, ôtent leur houppelande, et s'en font un toit pittoresque pour se défendre des rayons du soleiclass="underline" ils passent, avec l'ingénieuse adresse qui les distingue des hommes de l'occident de l'Europe, les deux brancards de leur brouette dans les manches de cette pelisse, et tournent ensuite ce toit mouvant contre le jour pour s'en faire un abri, et dormir tranquillement à l'ombre de leur draperie rustique. Cet habit fort chaud est d'une forme élégante; il serait joli s'il n'était toujours vieux et graisseux; un pauvre paysan ne peut renouveler souvent un ajustement qui coûte si cher; ils le portent jusqu'à l'user.