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Mais je ne vous ai pas dit encore ce qu'il y a de plus singulier dans l'aspect des églises russes: leurs dômes mystérieux sont, pour ainsi dire, cuirassés, tant le travail de leur enveloppe est recherché. On dirait d'une armure damasquinée, et l'on reste muet d'étonnement en voyant briller au soleil cette multitude de toits guillochés, écaillés, émaillés, pailletés, zébrés, rayés par bandes et peints de couleurs diverses, mais toujours très-vives et très-brillantes.

Représentez-vous de riches tentures étalées du haut en bas le long des édifices les plus apparents d'une ville dont les masses d'architecture se détachent sur le fond vert d'eau de la campagne solitaire. Le désert est pour ainsi dire illuminé par ce magique réseau d'escarboucles qui se détache sur un fond de sable métallique. Le jeu de la lumière, miroitant sur cette ville aérienne, produit une espèce de fantasmagorie en plein jour qui rappelle l'éclat des lampes reflétées dans la boutique d'un lapidaire: ces lueurs chatoyantes donnent à Moscou un aspect différent de celui de toutes les autres grandes cités de l'Europe. Vous pouvez vous figurer l'effet du ciel vu du milieu d'une telle ville: c'est une gloire pareille à celle des vieux tableaux, on n'y voit que de l'or.

Je ne dois pas négliger de vous rappeler le grand nombre des églises que renferme cette ville. Schnitzler, page 52, rapporte qu'en 1730 Weber avait compté à Moscou 1500 églises et que les gens du pays faisaient alors monter ce chiffre à 1600, mais il ajoute que c'est une exagération. Coxe en 1778 le fixe à 484. Lavau redit encore ce nombre. Quant à moi je me contente de vous peindre l'aspect des choses; j'admire sans compter et je renvoie les amateurs de catalogues aux livres faits exclusivement avec des chiffres.

J'en ai dit assez, j'espère, pour vous faire comprendre et partager ma surprise à la première apparition de Moscou: voilà mon unique ambition. Votre étonnement s'accroîtra, si vous rappelez à votre souvenir ce que vous avez lu partout: que cette ville est un pays tout entier, et que les champs, les lacs, les bois renfermés dans son enceinte mettent des distances considérables entre les divers édifices dont elle est ornée. Il résulte d'un tel éparpillement un surcroît d'illusion; la plaine entière est couverte d'une gaze d'argent; trois ou quatre cents églises ainsi espacées forment à l'œil un demi-cercle immense; aussi lorsqu'on approche pour la première fois de la ville vers l'heure du soleil couchant et que le ciel est orageux, on croit voir un arc-en-ciel de feu planant sur les églises de Moscou; c'est l'auréole de la ville sainte.

Mais à trois quarts de lieue environ de la porte, le prestige s'évanouit, on s'arrête devant le très-réel château de Pétrowski, lourd palais de briques brutes, bâti par Catherine II dans un goût bizarre, d'après un dessin moderne surchargé d'ornements qui se détachent en blanc sur le rouge des murs. Cette parure, de plâtre, à ce que je crois, et non de pierre, tient du gothique, mais ce n'est pas du gothique de bon style, ce n'est qu'extravagant. L'édifice est carré comme un dé; régularité de plan qui ne rend pas l'aspect général plus imposant. C'est là que s'arrête le souverain quand il doit faire une entrée solennelle à Moscou. J'y reviendrai, car on y a établi un spectacle d'été, planté un jardin, et bâti une salle de bal, espèce de café public, rendez-vous des oisifs de la ville pendant la belle saison.

Passé Pétrowski, le désenchantement va toujours croissant tellement qu'en entrant dans Moscou on finit par ne plus croire à ce qu'on avait vu de loin: on rêvait, et au réveil on se retrouve dans ce qu'il y a de plus prosaïque et de plus ennuyeux au monde; dans une grande ville sans monuments, c'est-à-dire sans un seul objet d'art qui soit digne d'une admiration réfléchie; devant cette lourde et maladroite copie de l'Europe, vous vous demandez ce qu'est devenue l'Asie qui vous était apparue un instant. Moscou vu du dehors et dans son ensemble, est une création des sylphes, c'est le monde des chimères; de près et en détail, c'est une vaste cité marchande, inégale, poudreuse, mal pavée, mal bâtie, peu peuplée, qui dénote sans doute l'œuvre d'une main puissante, mais en même temps la pensée d'une tête à qui l'idée du beau a manqué pour produire un seul chef-d'œuvre. Le peuple russe a la force des bras, c'est-à-dire celle du nombre; la puissance de l'imagination lui manque.

Sans génie pour l'architecture, sans talent, sans goût pour la sculpture, on peut entasser des pierres, faire des choses énormes par les dimensions; on ne peut produire rien d'harmonieux, c'est-à-dire de grand par les proportions. Heureux privilége de l'art!… les chefs-d'œuvre se survivent à eux-mêmes, ils subsistent dans la mémoire des hommes bien des siècles après que le temps les a ruinés; ils participent par l'inspiration qui se manifeste jusque dans leurs derniers débris, à l'immortalité de la pensée qui les a créés; tandis que des masses informes, quelque solidité qu'on leur donne, seront oubliées même avant que le temps en ait fait raison. L'art, lorsqu'il atteint à sa perfection, donne de l'âme aux pierres; c'est un mystère. Voilà ce qu'on apprend en Grèce où chaque morceau de sculpture concourt à l'effet du plan général de chaque monument. En architecture, comme dans les autres arts, c'est de l'excellence des moindres détails et de leurs rapports savamment combinés avec le plan général, que naît le sentiment du beau. Rien dans toute la Russie ne produit cette impression.

Néanmoins, dans le chaos de plâtre, de briques et de planches qu'on appelle Moscou, deux points fixent incessamment les regards: l'église de Saint-Basile, je vous en décrirai tout à l'heure l'apparence, et le Kremlin; le Kremlin dont Napoléon lui-même n'a pu faire sauter que quelques pierres!

Ce prodigieux monument, avec ses murs blancs, inégaux, déchirés, ses créneaux étagés, est à lui seul grand comme une ville. Vers la fin du jour, au moment où j'entrais à Moscou, les masses bizarres des palais et des églises renfermés dans cette citadelle se détachaient en clair sur un fond de paysage vaporeux, simple de lignes, pauvre de plans, grand de vide, mais froid de ton; ce qui n'empêche pas que nous soyons brûlés de chaleur, étouffés de poussière, dévorés de mousquites. C'est la longue durée de la saison chaude qui colore les sites méridionaux; dans le Nord, on sent les effets de l'été, on ne les voit pas; l'air a beau s'échauffer par moments, la terre reste toujours décolorée.

Je n'oublierai jamais le frisson de terreur que je viens d'éprouver à la première apparition du berceau de l'Empire russe moderne: le Kremlin vaut le voyage de Moscou.

À la porte de cette forteresse, mais en dehors de son enceinte, à ce que dit mon feldjæger, car je n'ai pu encore arriver jusque-là, s'élève l'église de Saint-Basile, Vassili Blagennoï; elle est connue aussi sous le nom de cathédrale de la protection de la sainte Vierge. Dans le rit grec on prodigue aux églises le titre de cathédrales, chaque quartier, chaque monastère a la sienne, chaque ville en a plusieurs; celle de Vassili est à coup sûr le monument le plus singulier, si ce n'est le plus beau de la Russie. Je ne l'ai vue que de loin, l'effet qu'elle produit est prodigieux. Figurez-vous une agglomération de petites tourelles inégales, composant ensemble un buisson, un bouquet de fleurs; figurez-vous plutôt une espèce de fruit irrégulier, tout hérissé d'excroissances, un melon cantaloup à côtes brodées, ou mieux encore une cristallisation de mille couleurs, dont le poli métallique a des reflets qui brillent de loin aux rayons du soleil comme le verre de Bohême ou de Venise, comme la faïence de Delft la plus bariolée, comme l'émail de la Chine le mieux verni: ce sont des écailles de poissons dorés, des peaux de serpents étendues sur des tas de pierres informes, des têtes de dragons, des armures de lézards à teintes changeantes, des ornements d'autel, des habits de prêtres; et le tout est surmonté de flèches dont la peinture ressemble à des étoffes de soie mordorée: dans les étroits intervalles de ces campaniles, ornés comme on parerait des personnes, vous voyez reluire des toits peints en couleur gorge de pigeon, en rose, en azur, et toujours bien vernis; le scintillement de ces tapisseries éblouit l'œil et fascine l'imagination. «Certes, le pays où un pareil monument s'appelle un lieu de prière, n'est pas l'Europe, c'est l'Inde, la Perse, la Chine, et les hommes qui vont adorer Dieu dans cette boîte de confitures ne sont pas des chrétiens.» Telle est l'exclamation qui m'est échappée en apercevant pour la première fois la singulière église de Vassili; depuis que je suis entré dans Moscou, je n'ai d'autre désir que d'aller examiner de près ce chef-d'œuvre du caprice. Il faut que ce monument soit d'un style bien extraordinaire pour m'avoir distrait du Kremlin au moment où ce redoutable château m'apparaissait pour la première fois.