Mais bientôt mes idées prenant un autre tour, mon attention s'est distraite de ce qui frappait mes regards pour se représenter les faits accomplis dans ces lieux. Quel est le Français qui pourrait se défendre d'un mouvement de respect et de fierté… (le malheur a son orgueil, et c'est le plus légitime), en entrant dans l'unique ville où il se soit passé, de notre temps, un événement biblique, une scène, imposante comme les plus grands faits de l'histoire ancienne.
Le moyen que la ville asiatique a pris pour repousser son ennemi est un acte de désespoir sublime, et désormais le nom de Moscou est fatalement uni à celui du plus grand capitaine des temps modernes; l'oiseau sacré des Grecs s'est consumé pour échapper aux serres de l'aigle, et semblable au phénix, la colombe mystique renaît de ses cendres.
Dans cette guerre de géants où tout était gloire, la renommée est indépendante du succès!!! Le feu sous la glace, les armes des démons du Dante: telles furent les machines de guerre que Dieu mit aux mains des Russes pour nous repousser et nous anéantir! Une armée de braves peut s'honorer d'être venue jusque-là fût-ce pour y mourir.
Mais qui peut excuser le chef de qui l'imprévoyance l'a exposée à une telle lutte? À Smolensk, Bonaparte dictait ou refusait la paix qu'on n'a pas même daigné lui offrir à Moscou. Il l'espérait pourtant, il l'espérait en vain. Ainsi la manie des collections a borné l'intelligence du grand politique; il a sacrifié son armée à la puérile satisfaction d'occuper une capitale de plus. Repoussant les avis les plus sages, il fit violence à sa propre raison afin de venir s'installer dans la forteresse des Czars, comme il avait dormi dans le palais de presque tous les potentats de l'Europe: et pour ce vain triomphe du chef aventureux, l'Empereur a perdu le sceptre du monde.
La manie des capitales a causé l'anéantissement de la plus belle armée de la France et du monde, et deux ans plus tard la chute de l'Empire.
Voici un fait ignoré chez nous, mais dont je vous garantis l'authenticité: il vient à l'appui de mon opinion sur la faute impardonnable commise par Napoléon lorsqu'il a marché sur Moscou. Cette opinion d'ailleurs n'a rien de particulier, puisqu'elle est aujourd'hui celle des hommes les plus éclairés et les plus impartiaux de tous les pays.
Smolensk était considéré par les Russes comme le boulevard de leur pays; ils espéraient que notre armée se contenterait d'occuper la Pologne et la Lithuanie sans s'aventurer au delà: mais lorsqu'on apprit la conquête de cette ville, la clef de l'Empire, un cri d'épouvante s'éleva de toutes parts; la cour et le pays furent dans la consternation; et la Russie se crut au pouvoir du vainqueur. C'est à Pétersbourg que l'empereur Alexandre reçut cette désastreuse nouvelle.
Son ministre de la guerre partageait l'opinion générale, et voulant soustraire à l'ennemi ce qu'il avait de plus précieux, il mit une quantité considérable d'or, de papiers, de bijoux, de diamants dans une petite caisse qu'il fit porter à Ladoga par un de ses secrétaires, le seul homme auquel il crut pouvoir confier un tel dépôt. Il lui dit d'attendre là de nouvelles instructions, en lui annonçant que probablement il lui enverrait l'ordre de se rendre avec la cassette au port d'Archangel, et plus tard en Angleterre. On attendait avec anxiété des détails ultérieurs; quelques jours se passèrent sans qu'on vît arriver de courrier; enfin le ministre reçut l'avis officiel de la marche de notre armée vers Moscou. Sans hésiter un instant, il renvoie chercher à Ladoga son secrétaire et sa cassette, et se rend chez l'Empereur d'un air triomphant. Alexandre savait déjà ce qu'on venait lui apprendre: «Sire, lui dit le ministre, Votre Majesté a des grâces à rendre à la Providence; si vous persistez à suivre le plan arrêté, la Russie est sauvée: c'est une expédition à la Charles XII.
—Mais Moscou, reprit l'Empereur.—Il faut l'abandonner, Sire: combattre serait donner quelque chose au hasard; nous retirer en affamant le pays, c'est perdre l'ennemi sans rien risquer. La dévastation et la disette commenceront sa ruine, l'hiver et l'incendie la consommeront; brûlons Moscou pour sauver le monde.»
L'Empereur Alexandre modifia ce plan dans l'exécution. Il exigea qu'un dernier effort fût tenté pour garantir sa capitale.
On sait avec quel courage les Russes combattirent à la Moskowa. Cette bataille, qui a reçu de leur maître le nom de Borodino, fut glorieuse pour eux et pour nous, puisque, malgré leurs généreux efforts, ils ne purent empêcher notre entrée à Moscou.
Dieu voulait fournir un récit épique aux gazetiers du siècle, siècle prosaïque entre tous ceux que le monde a vus s'écouler. Moscou fut sacrifié volontairement, et la flamme de ce pieux incendie devint le signal de la révolution de l'Allemagne et de la délivrance de l'Europe.
Les peuples sentirent enfin qu'ils n'auraient de repos qu'après avoir anéanti cet infatigable conquérant qui voulait la paix par le moyen de la guerre perpétuelle.
Tels sont les souvenirs qui dominaient ma pensée à la première vue du Kremlin. Pour récompenser dignement Moscou, l'Empereur de Russie aurait dû rétablir sa résidence dans cette ville deux fois sainte.
Le Kremlin n'est pas un palais comme un autre, c'est une cité tout entière, et cette cité est la souche de Moscou; elle sert de frontière à deux parties du monde, l'Orient et l'Occident: le monde ancien et le monde moderne sont là en présence; sous les successeurs de Gengis-Khan, l'Asie s'était ruée une dernière fois sur l'Europe; en se retirant, elle a frappé du pied la terre, et il en est sorti le Kremlin!
Les princes qui possèdent aujourd'hui cet asile sacré du despotisme oriental disent qu'ils sont Européens, parce qu'ils ont chassé de la Moscovie les Calmoucks leurs frères, leurs tyrans et leurs instituteurs; ne leur en déplaise rien ne ressemblait aux khans de Saraï comme leurs antagonistes et leurs successeurs, les Czars de Moscou, qui leur ont emprunté jusqu'à leur titre. Les Russes appelaient Czars les khans des Tatars. Karamsin dit à ce sujet, volume VI, page 438:
«Ce mot n'est pas l'abrégé du latin César, comme plusieurs savants le croient sans fondement. C'est un ancien nom oriental que nous connûmes par la traduction slavonne de la Bible: donné d'abord par nous aux empereurs d'Orient, et ensuite aux khans des Tatars, il signifie en persan trône, autorité suprême, et se fait remarquer dans la terminaison des noms des rois d'Assyrie et de Babylone, comme Phalassar, Nabonassar, etc.» Et en note il ajoute: «Voyez BOYER, Origine russ. Dans notre traduction de l'Écriture sainte on écrit Kessar au lieu de César, mais Tzar ou Czar est tout à fait un autre mot.»