Donc, quand le hasard me fait connaître un acte atroce comme celui dont vous allez lire le récit très-abrégé, je me crois obligé de ne pas vous cacher ce crime énorme. Apprenez qu'il ne s'agit de rien moins que de la mort d'un jeune homme, tué dans le couvent de *** par les religieuses elles-mêmes. Le récit m'en fut fait hier en pleine table d'hôte, devant plusieurs personnages âgés et graves, devant des employés, des hommes en place, qui écoutaient avec une patience extraordinaire cette histoire et plusieurs autres histoires du même genre, toutes fort contraires aux bonnes mœurs; notez qu'ils n'eussent pas souffert la plus légère plaisanterie offensante pour leur dignité. Je crois donc à la vérité du fait, attesté d'ailleurs par plusieurs des personnes qui font partie du cortége du prince ***.
J'ai surnommé ce singulier jeune homme le don Juan de l'Ancien Testament, tant la mesure de sa folie et de son audace me paraît dépasser les bornes ordinaires du dévergondage chez les nations modernes; je ne saurais assez vous le répéter, rien n'est petit ni modéré en Russie; si ce n'est pas un pays de miracles selon l'expression de mon cicerone italien, c'est un pays de géants!…
Voici donc comment le fait m'a été raconté: un jeune homme après avoir passé un mois entier caché dans l'enceinte du couvent de nonnes de ***, finit par s'ennuyer de l'excès de son bonheur au point d'ennuyer à son tour les saintes filles auxquelles il était redevable de ses joies et de la satiété qui leur avait succédé. Il paraissait mourant: c'est alors que les nonnes, voulant se défaire de lui, mais craignant le scandale si elles le renvoyaient se faire enterrer dans le monde, s'imaginèrent, puisqu'il était condamné, qu'il valait mieux l'achever tout de suite chez elles. Aussitôt fait que pensé… au bout de quelques jours, le cadavre du malheureux a été retrouvé coupé en morceaux au fond d'un puits. L'affaire n'a point fait d'éclat.
S'il faut s'en rapporter aux mêmes autorités, la règle de la clôture n'est guère observée dans plusieurs des couvents de Moscou; l'un des amis du jeune prince *** montrait hier devant moi à toute la cohorte des mauvais sujets le rosaire d'une novice oublié, disait-il, le matin même, dans sa chambre, à lui; un autre faisait trophée d'un livre de prières qu'il assurait avoir appartenu à l'une des sœurs réputées les plus saintes de la communauté de ***… et l'auditoire applaudissait!!…
Je n'en finirais pas, si je m'imposais la loi de vous redire tous les récits du même genre auxquels ces histoires ont donné lieu pendant le dîner de la table d'hôte; chacun avait son anecdote scandaleuse à joindre à celle des autres; et tous ces contes n'excitaient que de grands éclats de rire; la gaieté, toujours plus exaltée par le vin d'Aï qui coulait à flots dans des coupes évasées et plus capables de satisfaire l'intempérance moscovite que nos anciens cornets à vin de Champagne, est devenue de l'ivresse; au milieu du désordre général, le jeune prince *** et moi nous avions seuls conservé la raison: lui, parce qu'il peut boire plus que tout le monde; moi, parce que je ne puis pas boire du tout: je n'avais donc pas bu.
Tout à coup, le Lovelace du Kremlin se lève d'un air solennel et, avec l'autorité que lui donne sa fortune, son grand nom, sa jolie figure, mais surtout la supériorité de son esprit et de son caractère, il demande à l'assemblée le silence et, à ma grande surprise, il l'obtient. Je croyais lire la description poétique d'une tempête calmée à la voix de quelque dieu païen. Le jeune dieu propose à ses amis apaisés soudain par la gravité de son aspect, d'apostiller une supplique adressée à l'autorité compétente, au nom de toutes les courtisanes de Moscou, qui remontreraient humblement que les anciens couvents de filles rivalisant de la plus damnable manière avec les communautés profanes, cette concurrence rend le métier facile au point qu'il ne peut plus être lucratif; les pauvres filles de joie ajouteraient respectueusement, disait le prince, que, leurs charges n'étant pas diminuées dans la même proportion que leur lucre, elles osent espérer de l'équité de messieurs tels et tels qu'ils voudront bien prélever sur les revenus desdits couvents une subvention devenue nécessaire, si l'on ne veut pas voir incessamment les religieuses soi-disant cloîtrées forcer les recluses civiles à leur céder la place. La motion mise aux voix est adoptée aux acclamations générales; on demande de l'encre et du papier, et, séance tenante, le jeune fou, avec une dignité magistrale, rédige en très-bon français un acte trop scandaleusement burlesque pour que je me permette de vous le transcrire ici mot à mot. J'en possède une copie; mais c'est bien assez, si ce n'est trop, pour vous et pour moi, du résumé que vous venez de lire.
La communication de cette pièce d'éloquence fut ordonnée, et elle eut lieu, séance tenante. L'auteur en fit la lecture à trois reprises et à haute et intelligible voix, en présence de toute l'assemblée, non sans recevoir les marques d'approbation les plus flatteuses.
Voilà ce qui s'est passé, ce que j'ai vu et entendu hier dans l'auberge de ***, l'une des plus achalandées de Moscou. C'était le lendemain de l'agréable dîner que j'avais fait au joli pavillon de ***. Vous le voyez, l'uniformité a beau être une loi de l'État, la nature vit de variété et défend ses droits à tout prix.
Pensez, je vous prie, que je vous épargne bien des détails, et que j'adoucis beaucoup ceux que je ne vous épargne point. Si j'étais plus vrai, on ne me lirait pas; Montaigne, Rabelais, Shakespeare et tant d'autres grands peintres châtieraient leur style s'ils écrivaient pour notre siècle; à plus forte raison faut-il que ceux qui n'ont pas les mêmes droits à l'indépendance surveillent leurs expressions.
Pour raconter les mauvaises choses l'ignorance trouve certaines paroles innocentes, qui échappent à des esprits avertis, comme nous le sommes; et la pruderie des temps actuels, si elle n'est respectable, est au moins redoutable. La vertu rougit, mais l'hypocrisie rugit; c'est plus effrayant.
Le chef de la troupe des débauchés qui campent à l'auberge de ***, car on ne peut dire qu'ils y logent, est doué d'une si parfaite élégance, son air est si distingué, sa tournure est si agréable, il y a tant de bon goût jusque dans ses folies, tant de bonté se peint sur son visage, tant de noblesse perce dans son maintien, et jusque dans ses discours les plus audacieux, enfin il a si bien l'air d'un mauvais sujet de grande maison qu'on le plaint plus qu'on ne le blâme. Il domine de très-haut les compagnons de ses excès; il ne paraît nullement fait pour la mauvaise compagnie et l'on ne peut s'empêcher de le plaindre et de prendre intérêt à lui, quoiqu'il soit en grande partie responsable des écarts de ses imitateurs; la supériorité, même dans le mal, exerce toujours son prestige; que de talents, que de dons perdus! pensais-je en l'écoutant…
Il m'avait engagé pour aujourd'hui à une partie de campagne qui doit durer deux jours. Mais je viens d'aller le trouver à son bivouac pour me dégager.
J'ai prétexté la nécessité d'avancer mon voyage à Nijni, et il m'a rendu ma liberté.