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Et c'est avec un corps si caduque que ce géant, à peine sorti de la vieille Asie, s'efforce aujourd'hui de peser de tout son poids dans la balance de la politique européenne!…

Par quel aveuglement, avec des mœurs bonnes à civiliser les Boukarres et les Kirguises, ose-t-on bien s'imposer la tâche de gouverner le monde? Bientôt on voudra être non-seulement au niveau, mais au-dessus des autres nations. On voudra, on veut dominer dans les conseils de l'Occident, tout en comptant pour rien les progrès qu'a faits la diplomatie depuis trente ans en Europe. Elle est devenue sincère: on ne respecte la sincérité que chez les autres; et comme une chose utile à qui n'en use pas.

À Pétersbourg, mentir c'est faire acte de bon citoyen; dire la vérité, même sur les choses les plus indifférentes en apparence, c'est conspirer. Vous perdrez la faveur de l'Empereur, si vous avouez qu'il est enrhumé du cerveau: la vérité, voilà l'ennemi, voilà la révolution; le mensonge, voilà le repos, le bon ordre, l'ami de la constitution; voilà le vrai patriote!… La Russie est un malade qui se traite par le poison[5].

Vous voyez d'un coup d'œil toute la résistance que devrait opposer à cette invasion masquée l'Europe rajeunie par cinquante ans de révolutions et mûrie par trois cents ans de discussions plus ou moins libres. Elle remplit ce devoir, vous savez comment!

Mais encore une fois qui a pu forcer ce colosse si mal armé à venir se battre ainsi sans cuirasse, à guerroyer ou du moins à lutter en faveur d'idées qui ne l'intéressent pas, d'intérêts qui n'existent pas encore pour lui? car l'industrie même ne fait que de naître en Russie.

Ce qui l'y force, c'est uniquement le caprice de ses maîtres et la gloriole de quelques grands seigneurs qui ont voyagé. Ainsi ce jeune peuple et ce vieux gouvernement courent ensemble tête baissée au-devant des embarras qui font reculer les sociétés modernes et leur font regretter le temps des guerres politiques, les seules connues dans les anciennes sociétés. Malencontreuse vanité de parvenus! vous étiez à l'abri des coups, vous vous y exposez sans mission.

Terribles conséquences de la vanité politique de quelques hommes!… Ce pays, martyr d'une ambition qu'à peine il comprend, tout bouillonnant, tout saignant, tout pleurant au dedans, veut paraître calme pour devenir fort; et tout blessé qu'il est il cache ses plaies!… et quelles plaies? un cancer dévorant! Ce gouvernement chargé d'un peuple qui succombe sous le joug ou qui brise tout frein, s'avance d'un front serein contre des ennemis qu'il va chercher, il leur oppose un air calme, une allure fière, un langage ferme, menaçant ou du moins un langage qui peut faire soupçonner une pensée menaçante,… et tout en jouant cette comédie politique il se sent le cœur piqué des vers.

Ah! je plains la tête d'où partent et où répondent les mouvements d'un corps si peu sain!… Quel rôle à soutenir! Défendre par de continuelles supercheries une gloire fondée sur des fictions ou tout au moins sur des espérances!! Quand on pense qu'avec moins d'efforts on ferait un vrai grand peuple, de vrais grands hommes, un vrai héros, on n'a plus assez de pitié pour le malheureux objet des appréhensions et de l'envie de l'Univers, pour l'Empereur de Russie, qu'il s'appelle Paul, Pierre, Alexandre ou Nicolas!

Ma pitié va plus loin, elle s'étend jusqu'à la nation tout entière; il est à craindre que cette société égarée par l'aveugle orgueil de ses chefs ne s'enivre du spectacle de la civilisation avant d'être civilisée; il en est d'un peuple comme d'un homme: pour que le génie moissonne, il faut qu'il laboure, il faut qu'il se soit préparé par de profondes et solitaires études à porter la renommée.

La vraie puissance, la puissance bienfaisante n'a pas besoin de finesse. D'où vient donc toute celle que vous employez? elle vient du venin que vous renfermez en vous-même et que vous ne nous cachez qu'à peine. Que de ruses, que de mensonges toujours trop innocents, que de voiles toujours trop transparents ne faut-il pas mettre en usage pour déguiser une partie de votre but et pour vous faire tolérer dans un rôle usurpé! Vous, les régulateurs des destinées de l'Europe! y pensez-vous? Vous, défendre la cause de la civilisation chez des nations super-civilisées quand le temps n'est pas loin où vous étiez vous-mêmes une horde disciplinée par la terreur, et commandée par des sauvages… à peine musqués! Ah! c'est un problème trop dangereux à résoudre; vous vous êtes immiscés dans un emploi qui passe les forces humaines. En remontant à la source du mal, on trouve que toutes ces fautes ne sont que l'inévitable conséquence du système de fausse civilisation adoptée il y a cent cinquante ans par Pierre Ier. La Russie ressentira les suites de l'orgueil de cet homme plus longtemps qu'elle n'admirera sa gloire, je le trouve plus extraordinaire qu'héroïque: c'est ce que beaucoup de bons esprits reconnaissent déjà sans oser l'avouer tout haut.

Si le Czar Pierre, au lieu de s'amuser à habiller des ours en singes, si Catherine II, au lieu de faire de la philosophie, si tous les souverains de la Russie enfin eussent voulu civiliser leur nation par elle-même, en cultivant lentement les admirables germes que Dieu avait déposés dans le cœur de ces peuples, les derniers venus de l'Asie, ils auraient moins ébloui l'Europe, mais ils eussent acquis une gloire plus durable et plus universelle, et nous verrions aujourd'hui cette nation continuer sa tâche providentielle, c'est-à-dire la guerre aux vieux gouvernements de l'Asie. La Turquie d'Europe elle-même subirait cette influence sans que les autres États pussent se plaindre de cet accroissement d'un pouvoir, réellement bienfaisant; au lieu de cette force irrésistible, la Russie n'a aujourd'hui chez nous que la puissance que nous lui accordons, c'est-à-dire celle d'un parvenu plus ou moins habile à faire oublier son origine, sa fortune, et valoir son crédit apparent. La souveraineté sur des peuples plus barbares et plus esclaves qu'elle-même lui est due, elle est dans ses destinées, elle est écrite, passez-moi l'expression, dans les fastes de son avenir; son influence sur des peuples plus avancés est précaire.

Mais à présent que cette nation a déraillé sur la grande voie de la civilisation, nul homme ne peut lui faire reprendre sa ligne. Dieu seul sait où il l'attend: voilà ce que je pressentais à Pétersbourg, et ce que je vois clairement à Moscou.

Il faut le répéter, Pierre-le-Grand ou plutôt l'impatient, fut la cause première de cette erreur, et l'admiration aveugle dont il est encore aujourd'hui l'objet justifie l'émulation de ses successeurs, qui croient lui ressembler parce qu'ils éternisent la fausse politique de ce demi-génie, rival acharné des Suédois plutôt que régénérateur des Russes. Copier éternellement les autres nations afin de paraître civilisé avant de l'être, voilà la tâche imposée par lui à la Russie.

Il faut l'avouer, le résultat immédiat de ses plans tient du prodige. Comme directeur de spectacle, le Czar Pierre est le premier des hommes; mais l'action positive de ce génie aussi barbare, aussi dénué de cœur, quoique plus instruit que les esclaves qu'il discipline, est lente et pernicieuse; c'est aujourd'hui seulement qu'elle s'accomplit et qu'on peut la juger définitivement. Le monde n'oubliera pas que les seules institutions d'où la liberté russe pouvait naître, les deux chambres, ont été abolies par ce prince.

Dans tous les genres, dans les arts, dans les sciences, dans la politique, il n'y a de grands hommes que par comparaison. Voilà pourquoi il y eut tel siècle et tel pays où l'on fut grand homme à peu de frais. Le Czar Pierre est arrivé dans un de ces siècles et de ces pays-là, non qu'il n'eût un caractère élevé et d'une force extraordinaire; mais son esprit minutieux bornait ses volontés. Le mal qu'il a fait lui survit, car il a forcé ses héritiers de jouer la comédie sans cesse comme il la jouait lui-même. Quand il n'y a point d'humanité dans les lois, et, ce qui est pis, point d'inflexibilité dans l'application des lois, le souverain succombe à sa propre justice; ce qui n'empêche pas les Russes de nous répéter avec emphase, à tout propos, que la peine de mort est abolie chez eux; d'où ils nous obligent à conclure, selon eux, que la Russie est de toutes les nations de l'Europe la plus civilisée… juridiquement parlant.