Ces hommes d'apparence comptent pour rien le knout ad libitum et ses cent un coups! Ils en ont le droit: l'Europe ne les voit pas donner. Ainsi, dans ce royaume des façades, des misères ignorées, des cris sans échos, des réclamations sans résultat, la jurisprudence même sera devenue une illusion d'amour-propre, et contribuera pour sa part à l'heureux effet d'optique de la grande mécanique à coulisses qu'on montre aux étrangers sous le nom de l'Empire russe. Et voilà où peuvent tomber la politique, la religion, la justice, l'humanité, la sainte vérité, chez une nation si pressée de monter sur le vieux théâtre du monde, qu'elle aime mieux n'être rien pour agir tout de suite, que de se préparer lentement dans une féconde obscurité à devenir quelque chose pour agir plus tard! Les rayons du soleil mûrissent le fruit, mais ils brûlent la graine.
Je pars demain pour Nijni. Si je prolongeais mon séjour à Moscou, je ne pourrais plus voir cette foire dont le terme approche. Je ne finirai ma lettre que ce soir, en revenant de Pétrowski, où je vais entendre les bohémiens russes.
Je viens de choisir dans l'auberge une chambre que je garderai pendant mon absence, parce que je suis parvenu à m'y faire une cachette pour y déposer tous mes papiers, car je n'oserais m'aventurer sur le chemin de Kazan avec tout ce que j'ai écrit depuis mon départ de Pétersbourg; et je ne connais personne ici à qui je voulusse confier ces dangereuses lettres. L'exactitude dans le récit des faits et l'indépendance dans les jugements, la vérité enfin, est ce qu'il y a de plus suspect en Russie; c'est de cela qu'est peuplée la Sibérie… sans oublier pourtant le vol et l'assassinat, association qui aggrave d'une manière infâme le sort des condamnés politiques.
(Suite de la même lettre.)
Le même jour, à minuit.
Je reviens de Pétrowski, où j'ai vu la salle de danse, qui est belle; elle s'appelle, je crois, le Waux-Hall. Avant l'ouverture d'un bal qui m'a paru assez triste, on m'a fait entendre les bohémiens russes. Ce chant sauvage et passionné a quelques rapports éloignés avec celui des gitanos d'Espagne. Les mélodies du Nord sont moins voluptueuses, moins vives que les mélodies andalouses, mais elles produisent une impression de mélancolie plus profonde. Il y en a qui veulent être gaies; elles ont plus de tristesse que les autres. Les bohémiens de Moscou chantent sans instruments des chœurs qui ont de l'originalité, mais quand on n'entend pas le sens des paroles de cette musique expressive et nationale, on perd beaucoup.
Duprez m'a dégoûté du chant qui ne rend l'idée que par des sons; sa manière de phraser la musique et d'accentuer la parole pousse l'expression aussi loin qu'elle peut aller; la force des sentiments est centuplée par ce chant passionné, et la pensée portée sur les ailes de la mélodie, atteint aux dernières limites de la sensibilité humaine, qui prend sa source sur les confins de l'âme et du corps; ce qui ne parle qu'à l'esprit va moins loin. Voilà ce que Duprez a fait de la poésie chantée; il a réalisé la tragédie lyrique, si longtemps et si vainement cherchée en France par des talents incomplets; c'est que pour réussir à faire révolution dans l'art, il fallait d'abord savoir le métier mieux que personne. Quand on a pu admirer cette merveille, on devient difficile et souvent injuste pour le reste. Il y a une foule de voix qui me font regretter les instruments. Négliger la parole comme moyen d'expression musicale, c'est abdiquer, c'est méconnaître la vraie poésie de la musique vocale, c'est en borner la puissance qui n'a été complètement et systématiquement révélée au public français que par Duprez lorsqu'il a ressuscité Guillaume Tell. Voilà pourquoi ce grand artiste a sa place marquée dans l'histoire de l'art.
La nouvelle école de chant en Italie, dont Ronconi est aujourd'hui le chef, revient aussi aux grands effets de l'ancienne musique par l'expression de la parole, et c'est encore Duprez qui, depuis ses brillants débuts sur le théâtre de Naples, a contribué à ce retour; car il poursuit son œuvre à travers toutes les langues et pousse ses conquêtes chez tous les peuples.
Les femmes qui faisaient les parties de dessus dans les chœurs des bohémiens ont des physionomies orientales; leurs yeux sont d'un éclat et d'une vivacité extraordinaires. Les plus jeunes m'ont paru charmantes: les autres, avec leurs rides déjà profondes quoique prématurées, leur teint de bistre, leurs cheveux noirs, pourraient servir de modèles à des peintres. Elles expriment dans leurs diverses mélodies plusieurs sentiments; elles peignent surtout admirablement la colère. On me dit que la troupe de chanteurs bohémiens que je vais trouver à Nijni est la plus distinguée de la Russie. En attendant que je puisse rendre justice à ces virtuoses ambulants, je dois dire que ceux de Moscou m'ont fait grand plaisir, surtout lorsqu'ils chantaient en chœur des morceaux dont l'harmonie m'a paru savante et compliquée.
J'ai trouvé l'opéra national un détestable spectacle représenté dans une belle salle; c'était le Dieu et la Bayadère, traduit en russe!… À quoi bon employer la langue du pays pour ne nous donner qu'un libretto de Paris défiguré?
Il y a aussi à Moscou un spectacle français où M. Hervet, dont la mère avait un nom connu à Paris, joue les rôles de Bouffé fort naturellement. J'ai vu Michel Perrin rendu par cet acteur avec une simplicité, une rondeur qui m'a fait grand plaisir, malgré mes souvenirs du Gymnase. Quand une pièce est vraiment spirituelle, il y a plusieurs manières de la jouer: les ouvrages qui perdent tout en pays étrangers sont ceux où l'auteur demande à l'acteur l'esprit du personnage, et c'est ce que n'ont pas fait MM. Mélesville et Duveyrier dans le Michel Perrin de madame de Bawr.
J'ignore jusqu'à quel point les Russes entendent notre théâtre: je ne me fie pas trop au plaisir qu'ils ont l'air de prendre à la représentation des comédies françaises; ils ont le tact si fin qu'ils devinent la mode avant qu'elle soit proclamée; ceci leur épargne l'humiliation d'avouer qu'ils la suivent. La délicatesse de leur oreille et les sons variés des voyelles, la multitude des consonnes, les divers genres de sifflements auxquels il faut s'exercer pour parler leur langue, les habituent dès l'enfance à vaincre toutes les difficultés de la prononciation. Ceux même qui ne savent dire que peu de mots français les prononcent comme nous. Par là ils nous font une illusion perfide; nous croyons qu'ils entendent notre langue aussi bien qu'ils la parlent, et nous sommes dans l'erreur. Le petit nombre de ceux qui ont voyagé ou qui sont nés dans un rang où l'éducation est nécessairement très-soignée, comprennent seuls la finesse de l'esprit parisien; nos plaisanteries et nos délicatesses échappent à la masse. Nous nous défions des autres étrangers, parce que leur accent nous est désagréable ou nous paraît ridicule, et pourtant, malgré la peine qu'ils ont à parler notre langue, ceux-ci nous comprennent au fond mieux que les Russes, dont l'imperceptible et douce cantilène nous séduit d'abord et les aide à nous tromper, tandis qu'ils n'ont le plus souvent que l'apparence des idées, des sentiments et de la compréhension que nous leur attribuons. Dès qu'il faudrait causer avec un peu d'abandon, conter une histoire, dépeindre une impression personnelle, le prestige cesse et la fraude apparaît au grand jour. Mais ils sont les hommes les plus habiles du monde à cacher leurs bornes: dans l'intimité, ce talent diplomatique fatigue.