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S'il y a quelque chose d'inattendu dans un voyage en Russie, ce n'est assurément pas l'aspect du pays; mais ce que ni vous ni moi nous n'aurions pu prévoir, c'est un danger que je vais vous signaler: le danger de se casser la tête contre la capote de sa calèche. Ne riez pas: le péril est positif et imminent; les rondins dont on fait les ponts de ce pays, et souvent les chemins eux-mêmes exposent les voitures à de tels chocs que les voyageurs non avertis seraient jetés dehors si leur calèche était découverte, ou se briseraient le crâne si la capote était levée. Il est donc prudent de se servir en Russie de voiture dont l'impériale est le plus élevée possible. Une cruche d'eau de Seltz (vous savez qu'elles sont solides), bien emballée dans du foin, vient d'être cassée au fond du coffre de mon siége par la violence des secousses.

Hier j'ai couché dans une maison de poste où je manquais de tout: ma voiture est tellement dure et les chemins sont si raboteux, que je ne puis guère voyager plus de vingt-quatre heures de suite sans éprouver de violentes douleurs de tête; alors comme j'aime mieux un mauvais gîte qu'une fièvre cérébrale, je m'arrête quelque part que je me trouve. Ce qu'il y a de plus rare dans ces gîtes improvisés et dans toute la Russie, c'est le linge blanc. Vous savez que je voyage avec mon lit, mais je n'ai pu me charger d'une grande provision de linge, et les serviettes qu'on me donne dans les maisons de poste ont toujours servi; j'ignore à qui est réservé l'honneur de les salir. Hier, à onze heures du soir, le maître de poste a envoyé chercher pour moi du linge blanc à un village distant de sa maison de plus d'une lieue. J'aurais protesté contre cet excès de zèle du feldjæger, mais je l'ai ignoré jusqu'au matin. Par la fenêtre de mon chenil, à travers le demi-jour qu'on appelle la nuit en Russie, je pouvais admirer à loisir l'inévitable péristyle romain avec son fronton de bois blanchi à la chaux, et ses colonnes de mortier qui ornent du côté de l'étable la façade des maisons de poste russes. Cette architecture maladroite est un cauchemar qui me poursuivra d'un bout de l'Empire à l'autre. La colonne classique est devenue le cachet de l'édifice public en Russie; la fausse magnificence se rencontre ici à côté de la pénurie la plus complète; mais le comfort, l'élégance bien entendue et partout la même, n'existe nulle part, pas plus dans les palais des riches où les salons sont superbes et où la chambre à coucher n'est qu'un paravent, que dans les taudis des paysans. Vous trouveriez peut-être dans tout l'Empire trois exceptions à cette règle. L'Espagne m'a paru moins dénuée que ne l'est la Russie des choses de première nécessité.

Autre précaution indispensable pour voyager en ce pays:—vous ne vous attendez guère à celle-ci:—c'est une serrure russe avec ses deux anneaux; la serrure russe est une mécanique aussi simple qu'ingénieuse. Vous arrivez dans une auberge remplie de gens de plusieurs sortes; vous savez d'ailleurs que tous les paysans slaves sont voleurs, si ce n'est de grands chemins, au moins de maison; vous faites déposer vos paquets dans votre chambre, puis vous vous apprêtez à vous aller promener. Toutefois avant de sortir vous voulez, non sans raison, fermer votre porte et tirer votre clef: point de clef… pas même de serrure! à peine un loquet, un clou, une ficelle; enfin rien: c'est l'âge d'or dans une caverne… l'un de vos gens garde votre voiture; si vous ne voulez pas faire de l'autre une seconde sentinelle à la porte de votre chambre, ce qui ne serait ni très-sûr, car une sentinelle assise s'endort, ni très-humain, vous avez recours à l'expédient que voici: vous fichez un grand anneau de fer à vis dans le chambranle de la porte, un autre anneau de même dimension dans la porte, piqué le plus près possible du premier, puis vous passez dans ces deux anneaux qui font pitons, le col d'un cadenas également à vis; cette vis qui ouvre et ferme le cadenas, lui sert de clef; vous l'emportez, et votre porte est parfaitement close; car les anneaux, une fois vissés, ne peuvent s'enlever qu'en les faisant tourner un à un sur eux-mêmes, opération qui ne saurait avoir lieu tant qu'ils sont liés ensemble par le cadenas. La clôture s'opère assez vite et fort aisément: la nuit, dans une maison suspecte, vous pouvez vous enfermer en un moment moyennant cette serrure, invention habile et digne d'un pays où fourmillent les plus habiles et les plus effrontés des voleurs! Les délits sont tellement fréquents que la justice n'ose être rigoureuse, et puis tout se fait ici par exception, par boutades; régime capricieux, qui malheureusement n'est que trop d'accord avec l'imagination fantasque de ce peuple menteur, aussi indifférent à l'équité qu'à la vérité.

J'ai visité hier matin le couvent de Kostroma où l'on m'a fait voir les appartements d'Alexis Romanow et de sa mère; c'est de cette retraite qu'Alexis est sorti pour monter sur le trône et pour fonder la dynastie actuellement régnante. Ce couvent ressemble à tous les autres: un jeune moine, qui n'était pas à jeun et qui de très-loin sentait le vin assez fort, m'a montré la maison en détail; j'aime mieux les vieux moines à barbe blanche et les popes à têtes chauves que les jeunes solitaires bien nourris. Ce trésor aussi ressemble à tous ceux qui m'ont été montrés ailleurs. Voulez-vous savoir en deux mots ce que c'est que la Russie? la Russie, c'est un pays où l'on trouve et où l'on voit la même chose et les mêmes gens partout. Cela est si vrai, qu'en arrivant dans un lieu, on croit toujours y retrouver les personnes qu'on vient de quitter ailleurs.

À Kunitcha, le bac dans lequel nous avons repassé le Volga n'est pas rassurant; la barque a si peu de bord que peu de chose la ferait chavirer. Rien ne m'a paru triste comme l'aspect de cette petite ville par un ciel gris, une température humide et froide et pendant une pluie battante qui retenait les habitants prisonniers dans leurs maisons; un vent violent soufflait; si la tourmente eût augmenté, nous eussions couru des risques. Je me suis rappelé qu'à Pétersbourg personne ne s'émeut pour repêcher les gens qui tombent dans la Néva, et je me disais: si je me noie dans le Volga à Kunitcha, nul homme ne se jettera à l'eau afin de me secourir… pas un cri ne sera poussé pour moi sur ces bords populeux, mais qui paraissent déserts tant les villes, le sol, le ciel et les habitants sont tristes et silencieux. La vie des hommes est de peu d'importance aux yeux des Russes; et ils ont l'air si mélancoliques, que je les crois indifférents à leur propre vie autant qu'à celle des autres.

C'est le sentiment de sa dignité, c'est la liberté qui attache l'homme à lui-même, à la patrie, à tout; ici, l'existence est tellement accompagnée de gêne que chacun me paraît nourrir en secret le désir de changer de place sans le pouvoir. Les grands n'ont point de passe-ports, les paysans pas d'argent et l'homme reste comme il est, patient par désespoir, c'est-à-dire aussi indifférent à sa vie qu'à sa mort. La résignation, qui partout ailleurs est une vertu, devient un vice en Russie parce qu'elle y perpétue la violente immobilité des choses.

Il n'est pas ici question de liberté politique, mais d'indépendance personnelle, de facilité de mouvement, et même de l'expression spontanée d'un sentiment naturel; voilà pourtant ce qui n'est à la portée de personne en Russie, excepté du maître. Les esclaves ne se disputent qu'à voix basse; la colère est un des privilèges du pouvoir. Plus je vois les gens conserver l'apparence du calme sous ce régime, plus je les plains; la tranquillité ou le knout!!… telle est ici la condition de l'existence; Le knout des grands, c'est la Sibérie!!… et la Sibérie n'est elle-même que l'exagération de la Russie.

(Suite de la même lettre.)

Au milieu d'un bois le même jour, au soir.

Me voici retenu dans un chemin de sable et de rondins: le sable est si profond que les plus grosses pièces de bois s'y perdent. Nous nous trouvons arrêtés au milieu d'une forêt, à plusieurs lieues de toute habitation. Un accident arrivé à ma voiture, qui pourtant est du pays, nous retient dans ce désert, et tandis que mon valet de chambre, avec l'aide d'un paysan que le ciel nous envoie, raccommode le dommage, moi, humilié du peu de ressources que je trouve en moi-même dans cette occurrence, moi qui sens que je ne ferais que gêner les travailleurs si je m'avisais de les aider, je me mets à vous écrire pour vous prouver l'inutilité de la culture d'esprit, lorsque l'homme privé de tous les accessoires de la civilisation est obligé de lutter corps à corps, sans autres ressources que ses propres forces, contre une nature sauvage et encore tout armée de la puissance primitive qu'elle avait reçue de Dieu. Vous savez cela mieux que moi, mais vous ne le sentez pas comme je le sens en ce moment.