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Les jolies paysannes sont rares en Russie; c'est ce que je répète chaque jour; pourtant celles qui sont belles le sont parfaitement. Leurs yeux, taillés en amande, ont une expression particulière; la coupe de leurs paupières est pure et nette, mais le bleu de la prunelle est souvent trouble, ce qui rappelle le portrait des Sarmates, par Tacite, qui dit qu'ils ont les yeux glauques; cette teinte donne à leur regard voilé une douceur, une innocence dont le charme devient irrésistible. Elles ont à la fois la délicatesse des vaporeuses beautés du Nord, et la volupté des femmes de l'Orient. L'expression de bonté de ces ravissantes créatures inspire un sentiment singulier: c'est un mélange de respect et de confiance. Il faut venir dans l'intérieur de la Russie pour savoir tout ce que valait l'homme primitif, et tout ce que les raffinements de la société lui ont fait perdre. Je l'ai dit, je le répète, et je le répéterai peut-être encore avec plus d'un philosophe: dans ce pays patriarcal, c'est la civilisation qui gâte l'homme. Le Slave était naturellement ingénieux, musical, presque compatissant; le Russe policé est faux, oppresseur, singe et vaniteux. Un siècle et demi sera nécessaire pour mettre ici d'accord les mœurs nationales avec les nouvelles idées européennes, en supposant toutefois que, pendant cette longue succession de temps, les Russes ne seront gouvernés que par des princes éclairés, et amis du progrès, comme on dit aujourd'hui. En attendant cet heureux résultat, la complète séparation des classes fait de la vie sociale en Russie une chose violente et immorale; on dirait que c'est dans ce pays que Rousseau est venu chercher la première idée de son système, car il n'est pas même nécessaire d'employer les ressources de sa magique éloquence pour prouver que les arts et les sciences ont fait plus de mal que de bien aux Slaves. L'avenir apprendra au monde si la gloire militaire et politique doit dédommager la nation russe du bonheur dont la privent son organisation sociale et les emprunts qu'elle ne cesse de faire aux étrangers.

L'élégance est innée chez les hommes de pure race slave. Ils ont dans le caractère un mélange de simplicité, de douceur et de sensibilité qui maîtrise les cœurs; il s'y joint souvent beaucoup d'ironie et un peu de fausseté, mais dans les bons naturels ces défauts ont tourné en grâce: il n'en reste qu'une physionomie dont l'expression de finesse est incomparable; on est dominé par un charme inconnu, c'est une mélancolie tendre et qui n'a rien d'amer, une douceur souffrante qui naît presque toujours d'un mal secret qu'on se cache à soi-même pour le mieux déguiser aux yeux des autres. Bref, les Russes sont une nation résignée… cette simple parole dit tout. L'homme qui manque de liberté—ici ce mot exprime des droits naturels, des besoins véritables,—eût-il d'ailleurs tous les autres biens, est comme une plante privée d'air; on a beau arroser la racine, la tige produit tristement quelques feuillages sans fleurs.

Les vrais Russes ont quelque chose de particulier dans l'esprit, dans l'expression du visage et dans la tournure. Leur démarche est légère, et tous leurs mouvements dénotent un naturel distingué. Ils ont les yeux très-fendus, peu ouverts et dessinés en forme d'ovale allongé; le trait qu'ils ont presque tous dans le regard donne à leur physionomie une expression de sentiment et de malice singulièrement agréable. Les Grecs, dans leur langue créatrice, appelaient les habitants de ces contrées syromèdes, mot qui veut dire œil de lézard; le mot latin sarmates est venu de là. Ce trait dans l'œil a donc frappé tous les observateurs attentifs. Le front des Russes n'est ni très-élevé ni très-large; mais il est d'une forme gracieuse et pure; ils ont à la fois dans le caractère de la méfiance et de la crédulité, de la fourberie et de la tendresse; et tous ces contrastes sont pleins de charme; leur sensibilité voilée est plutôt communicative qu'expansive, c'est d'âme à âme qu'elle se révèle; car c'est sans le vouloir, sans y penser, sans paroles, qu'ils se font aimer. Ils ne sont ni grossiers, ni apathiques comme la plupart des hommes du Nord. Poétiques comme la nature, ils ont une imagination qui se mêle à toutes leurs affections; pour eux l'amour tient de la superstition: leurs attachements ont plus de délicatesse que de vivacité; toujours fins, même quand ils se passionnent, on peut dire qu'ils ont de l'esprit dans le sentiment. Ce sont toutes ces nuances fugitives qu'exprime leur regard, si bien caractérisé par les Grecs.

C'est que les anciens Grecs étaient doués du talent exquis d'apprécier les hommes et les choses, et de les peindre en les nommant; faculté qui a rendu leur langue féconde entre toutes les langues européennes, et leur poésie divine entre toutes les poésies.

Le goût passionné des paysans russes pour le thé me prouve l'élégance de leur nature et s'accorde bien avec la peinture que je viens de vous faire de leur caractère. Le thé est un breuvage raffiné. Cette boisson est devenue en Russie une chose de première nécessité. Les gens du peuple, quand ils veulent vous demander pour boire poliment, disent: pour du thé, na tchiai, comme on dit ailleurs pour un verre de vin.

Cet instinct de bon goût est indépendant de la culture de l'esprit, il n'exclut pas même la barbarie, la cruauté; mais il exclut ce qui est vulgaire.

Le spectacle que j'ai dans ce moment sous les yeux me prouve la vérité de ce qu'on m'a toujours dit: c'est que les Russes sont singulièrement adroits et industrieux.

Un paysan russe a pour principe de ne reconnaître nul obstacle, non pas à ses désirs, pauvre aveuglé!… mais à l'ordre qu'il reçoit. Armé de la hache qu'il porte partout avec lui, il devient une espèce de magicien qui crée en un moment tout ce qui manque au désert. Il saura vous faire retrouver les bienfaits de la civilisation dans la solitude; il raccommodera votre voiture; il suppléera même à une roue cassée et qu'il remplacera par un arbre habilement posé sous la caisse, attaché d'un bout à une traverse, et de l'autre traînant à terre; si malgré cette industrie votre téléga est hors d'état de marcher, il en substituera un autre qu'il met sur pied en un moment, sachant faire servir avec beaucoup d'intelligence les débris de l'ancien à la construction du nouveau. On m'avait conseillé à Moscou de voyager en tarandasse, et j'aurais bien fait de suivre cet avis, car, avec cette sorte d'équipage, on ne risque jamais de rester en chemin!… Il peut être raccommodé, même reconstruit par chaque paysan russe.

Si vous voulez camper, cet homme universel vous bâtira une maison pour la nuit: et votre cabane improvisée vaudra mieux qu'aucune auberge de ville. Après vous avoir établi aussi comfortablement que vous pouvez l'être, il s'enveloppera dans sa peau de mouton retournée et se couchera sur le nouveau seuil de votre porte, dont il défendra l'entrée avec la fidélité d'un chien; ou bien il s'assiéra au pied d'un arbre devant la demeure qu'il vient de créer pour vous, et, tout en regardant le ciel, il vous désennuiera dans la solitude de votre gîte par des chants nationaux dont la mélancolie répond aux plus doux instincts de votre cœur, car le talent inné pour la musique est encore une des prérogatives de cette race privilégiée;… et jamais l'idée ne lui viendra qu'il serait juste qu'il prît place à côté de vous dans la cabane qu'il vient de vous construire.