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Ces hommes d'élite resteront-ils longtemps cachés dans les déserts où la Providence les tient en réserve… à quel dessein? elle seule le sait!… Quand sonnera pour eux l'heure de la délivrance, et bien plus, du triomphe? c'est le secret de Dieu.

J'admire la simplicité d'idées et de sentiments de ces hommes. Dieu, le roi du cieclass="underline" le Czar, le roi de la terre: voilà pour la théorie; les ordres, les caprices même du maître, sanctionnés par l'obéissance de l'esclave: voilà pour la pratique. Le paysan russe croit se devoir corps et âme à son seigneur.

Conformément à cette dévotion sociale, il vit sans joie, mais non pas sans orgueil; or, la fierté suffit à l'homme pour subsister; c'est l'élément moral de l'intelligence. Elle prend toutes sortes de formes, même celle de l'humilité, de cette modestie religieuse découverte par les chrétiens.

Un Russe ne sait ce que c'est que de dire non à ce maître qui lui représente deux autres maîtres bien plus grands, Dieu et l'Empereur, et il met toute son intelligence, toute sa gloire à vaincre les petites difficultés de l'existence que respectent, qu'invoquent, qu'amplifient les hommes du commun chez les autres nations, parce qu'ils considèrent ces ennuis comme des auxiliaires de leur vengeance contre les riches, qu'ils regardent en ennemis parce qu'ils les appellent les heureux de ce monde.

Les Russes sont trop dénués de tous les biens de la vie pour être envieux; les hommes vraiment à plaindre ne se plaignent plus: les envieux de chez nous sont des ambitieux manqués; la France, ce pays du bien-être facile, des fortunes rapides, est une pépinière d'envieux; je ne puis m'attendrir sur les regrets haineux de ces hommes dont l'âme est énervée par les douceurs de la vie; tandis que la patience de ce peuple-ci m'inspire une compassion, j'ai presque dit une estime profonde. L'abnégation politique des Russes est abjecte et révoltante: leur résignation domestique est noble et touchante. Le vice de la nation devient la vertu de l'individu.

La tristesse des chants russes frappe tous les étrangers: mais cette musique n'est pas seulement mélancolique, elle est savante et compliquée: elle se compose de mélodies inspirées, et en même temps de combinaisons d'harmonie très-recherchées et qu'on n'obtient ailleurs qu'à force d'étude et de calcul. Souvent en traversant les villages, je m'arrête pour écouter des morceaux d'ensemble exécutés à trois et à quatre parties avec une précision et un instinct musical que je ne me lasse pas d'admirer. Les chanteurs de ces rustiques quintetti devinent les lois du contre-point, les règles de la composition, l'harmonie, les effets des diverses natures de voix, et ils dédaignent les unissons. Ils exécutent des suites d'accords recherchés, inattendus, entrecoupés de roulades et d'ornements délicats. Mais malgré la finesse de leur organisation ils ne chantent pas toujours parfaitement juste; ce qui n'est pas surprenant lorsqu'on s'attaque à une musique difficile avec des voix rauques et fatiguées; mais lorsque les chanteurs sont jeunes, les effets qu'ils produisent par l'exécution de ces morceaux savamment travaillés, me paraissent très-supérieurs à ceux des mélodies nationales qu'on entend dans les autres pays.

Le chant des paysans russes est une lamentation nasillarde, fort peu agréable à une voix; mais exécutées en chœur, ces complaintes prennent un caractère grave, religieux, et produisent des effets d'harmonie surprenants. La manière dont les différentes parties sont placées, la succession inattendue des accords, le dessin de la composition, les entrées de voix: tout cela est touchant et n'est jamais commun; ce sont les seuls chants populaires où j'aie entendu prodiguer les roulades. De tels ornements, toujours mal exécutés par des paysans, sont désagréables à l'oreille; néanmoins l'ensemble de ces chœurs rustiques est original et même beau.

Je croyais la musique russe apportée de Byzance en Moscovie, on m'assure au contraire qu'elle est indigène; ceci expliquerait la profonde mélancolie de ces airs, surtout de ceux qui affectent la gaîté par la vivacité du mouvement. Si les Russes ne savent pas se révolter contre l'oppression, ils savent soupirer et gémir.

À la place de l'Empereur je ne me contenterais pas d'interdire à mes sujets la plainte, je leur défendrais aussi le chant, qui est une plainte déguisée; ces accents si douloureux sont un aveu et peuvent devenir une accusation, tant il est vrai que, sous le despotisme, les arts eux-mêmes, lorsqu'ils sont nationaux, ne sauraient passer pour innocents; ce sont des protestations déguisées.

De là sans doute le goût du gouvernement et des courtisans russes pour les ouvrages, les littérateurs et les artistes étrangers, la poésie empruntée a peu de racines. Chez les peuples esclaves, on craint les émotions profondes causées par les sentiments patriotiques; aussi tout ce qui est national y devient-il un moyen d'opposition, même la musique. C'est ce qu'elle est en Russie où, des coins les plus reculés du désert, la voix de l'homme élève au ciel ses plaintes vengeresses pour demander à Dieu la part de bonheur qui lui est refusée sur la terre!… Donc si l'on est assez puissant pour opprimer les hommes, il faut être assez conséquent pour leur dire: ne chantez pas. Rien ne révèle la souffrance habituelle d'un peuple, comme la tristesse de ses plaisirs. Les Russes n'ont que des consolations, ils n'ont pas de plaisirs. Je suis surpris que personne avant moi n'ait averti le pouvoir de l'imprudence qu'il commet en permettant aux Russes un délassement qui trahit leur misère et donne la mesure de leur résignation: une résignation si profonde, c'est un abîme de douleur.

(Suite de la lettre précédente.)

Ce 22 août 1839, de la dernière poste avant Nijni.

Nous sommes arrivés ici sur trois roues et sur une gaule de sapin traînante pour remplacer la quatrième. Je n'ai cessé d'admirer l'ingénieuse simplicité de cette manière de voyager; il est facile d'adapter l'arbre au train de devant, en l'attachant à l'encastrure avec des cordes; on le laisse ainsi traîner au loin, en passant sous le lisoir de derrière où on le fixe pour remplacer celle des grandes roues qui manque: la perte d'une des petites serait plus embarrassante.

Une grande partie de la route de Yaroslaf à Nijni est une vaste allée de jardin; ce chemin, tracé presque toujours en ligne droite, est plus large que notre grande allée des Champs-Élysées à Paris, et il est bordé de deux autres allées tapissées de gazons naturels et plantées de bouleaux. Cette route est douce, car on y roule presque toujours sur l'herbe, excepté quand on traverse des marais sur des ponts élastiques, espèces de parquets flottants plus singuliers que commodes. Ces assemblages de pièces de bois inégales sont dangereux pour les chevaux et pour les voitures. Une route où croît tant de gazon, doit être peu fréquentée; ce qui la rend d'autant plus facile à entretenir. Hier, avant de casser, nous avancions au grand galop sur un chemin dont je m'avisai de vanter la beauté à mon feldjæger. «Je crois bien qu'il est beau, me répondit cet homme aux membres grêles, à la taille de guêpe, à la tenue roide et militaire, à l'œil gris et vif, aux lèvres pincées, à la peau naturellement blanche, mais tannée, brûlée et rougie par l'habitude des voyages en voitures découvertes, homme à l'air tout à la fois timide et redoutable, comme la haine réprimée par la peur:—je le crois bien… c'est la grande route de Sibérie!»