Un tel raffinement d'amour-propre, vous en conviendrez, ôte beaucoup de son prix à l'hospitalité. Aussi cette charité calculée m'est-elle revenue malgré moi plus d'une fois à la mémoire pendant mon voyage. Ce n'est pas qu'on doive priver les hommes de la récompense de leurs bonnes actions; mais il est immoral de donner cette récompense pour premier mobile à la vertu.
Voici quelques autres passages extraits du même auteur, et qui serviront d'appui à mes propres observations.
Karamsin lui-même raconte les fâcheux résultats de l'invasion des Mongols sur le caractère du peuple russe: si l'on me trouve sévère dans mes jugements, on verra qu'ils sont autorisés par un auteur grave et plutôt disposé à l'indulgence.
«L'orgueil national, dit-il, s'anéantit parmi les Russes; ils eurent recours aux artifices qui suppléent à la force chez des hommes condamnés à une obéissance servile: habiles à tromper les Tatars, ils devinrent aussi plus savants dans l'art de se tromper mutuellement; achetant des barbares leur sécurité personnelle, ils furent plus avides d'argent et moins sensibles aux injures, à la honte, exposés sans cesse à l'insolence de tyrans étrangers!» (Extrait du même ouvrage, tome V, chapitre 4, page 447 et suivante.)
Plus loin:
«Il se pourrait que le caractère actuel des Russes conservât quelques-unes des taches dont l'a souillé la barbarie des Mongols […]»
«Nous remarquons qu'avec plusieurs sentiments élevés on vit s'affaiblir en nous le courage, alimenté surtout par l'orgueil national […]»
«L'autorité du peuple favorisait aussi celle des boyards, qui à leur tour pouvaient, à l'aide des citoyens, avoir influence sur le prince, ou réciproquement par le prince sur les citoyens. Ce soutien ayant disparu, il fallut obéir au souverain, sous peine d'être regardé comme traître ou comme rebelle; et il n'existe plus aucune voie légitime de s'opposer à ses volontés; en un mot, on vit naître l'autocratie.»
Je terminerai ces extraits en copiant deux passages du règne d'Ivan III; ils se trouvent également dans Karamsin, tome VI, page 351.
Après avoir raconté comment le Czar Ivan III hésite entre son fils et son petit-fils pour désigner l'héritier du trône, l'historien continue en ces termes:
«Il est à regretter qu'au lieu de nous développer toutes les circonstances de ce curieux événement (il parle ici du repentir du souverain qui rend sa tendresse à sa femme et à son fils, et qui abandonne son petit-fils après l'avoir couronné,) les annalistes se contentent de dire qu'après un plus mûr examen des accusations intentées contre son épouse, Jean lui rendit toute sa tendresse ainsi qu'à son fils: ils ajoutent qu'instruit enfin des trames ourdies par leurs ennemis et persuadé qu'il avait été trompé, il résolut de sévir et de faire un exemple sur les seigneurs les plus distingués. Le prince Ivan Patrikeieff, ses deux fils et son gendre le prince Siméon Riapolwski, furent condamnés à mort COMME INTRIGANTS!!..»
Cet Ivan III qui faisait supplicier les intrigants, est compté chez les
Russes parmi les plus grands hommes.
Des choses semblables ou analogues se passent encore aujourd'hui en Russie. Grâce à l'omnipotence autocratique, le respect pour la chose jugée n'y existe pas; et l'Empereur, bien informé, peut toujours défaire ce qu'a fait l'Empereur mal informé[30].
Enfin, page 433, Karamsin fait en ces termes le résumé du glorieux règne de ce grand et bon prince (Ivan III). Je ne suis responsable du style du traducteur ni dans ce passage ni dans les précédents.
«Tout devint, dès lors, rang ou faveur du prince: parmi les enfants boyards de la cour, espèce de pages, on voyait des fils de princes et de grands seigneurs. En présidant les conciles ecclésiastiques, Jean paraissait solennellement comme chef du clergé. Fier de ses relations avec les autres souverains, il aimait à déployer une grande pompe devant leurs ambassadeurs; il introduisit l'usage de baiser la main du monarque en signe de faveur distinguée: il voulut, par tous les moyens extérieurs possibles, s'élever au-dessus des hommes pour frapper fortement l'imagination; ayant enfin pénétré le secret de l'autocratie, il devint comme un Dieu terrestre aux yeux des Russes, qui commencèrent DÈS LORS à étonner tous les autres peuples par une aveugle soumission à la volonté de leur souverain!»
Ces aveux m'ont paru doublement significatifs dans la bouche d'un historien aussi courtisan, aussi timide que l'était Karamsin. Je pourrais multiplier les citations, mais je crois en avoir fait assez pour établir le droit que je crois avoir de dire ingénument ma façon de pensée qui se trouve justifiée par l'opinion d'un écrivain accusé de partialité.
Dans un pays où dès le berceau les esprits sont façonnés à la dissimulation et aux finesses de la politique orientale, le naturel doit être plus rare qu'ailleurs: aussi quand on l'y rencontre a-t-il un charme particulier. J'ai vu en Russie quelques hommes qui rougissent de se sentir opprimés par le dur régime sous lequel ils sont forcés de vivre sans oser s'en plaindre; ces hommes ne sont libres qu'en face de l'ennemi; ils vont faire la guerre au fond du Caucase pour se reposer du joug qu'on leur impose chez eux; la tristesse de cette vie imprime prématurément sur leur front un cachet de mélancolie qui contraste avec leurs habitudes militaires et avec l'insouciance de leur âge; les rides de la jeunesse révèlent de profonds chagrins et elles inspirent une grande pitié; ces jeunes hommes ont emprunté à l'Orient sa gravité, aux imaginations du Nord le vague et la rêverie: ils sont très-malheureux et très-aimables; nul habitant des autres pays ne leur ressemble.
Puisque les Russes ont de la grâce, il faut bien qu'ils aient un genre de naturel que je n'ai pu discerner; le naturel de ce peuple est peut-être insaisissable pour un étranger qui passe par le pays aussi rapidement que j'ai passé en Russie. Nul caractère n'est aussi difficile à définir que celui de ce peuple.
Sans moyen âge, sans souvenirs anciens, sans catholicisme, sans chevalerie derrière soi, sans respect pour sa parole[31], toujours Grecs du Bas-Empire, polis par formule comme des Chinois, grossiers ou du moins indélicats comme des Calmoucks, sales comme des Lapons, beaux comme des anges, ignorants comme des sauvages (j'excepte les femmes et quelques diplomates), fins comme des juifs, intrigants comme des affranchis, doux et graves dans leurs manières comme des Orientaux, cruels dans leurs sentiments comme des barbares, sarcastiques et dédaigneux par désespoir, doublement moqueurs par nature et par sentiment de leur infériorité, légers, mais en apparence seulement: les Russes sont essentiellement propres aux affaires sérieuses; tous ont l'esprit nécessaire pour acquérir un tact extraordinairement aiguisé, mais nul n'est assez magnanime pour s'élever au-dessus de la finesse; aussi m'ont-ils dégoûté de cette faculté indispensable pour vivre chez eux. Avec leur continuelle surveillance d'eux-mêmes, ils me paraissent les hommes les plus à plaindre de la terre. Le tact des convenances, cette police de l'imagination, est une qualité triste, au moyen de laquelle on sacrifie sans cesse son sentiment à celui des autres, une qualité négative qui en exclut de positives bien supérieures, c'est le gagne-pain des courtisans ambitieux qui sont là pour obéir à la volonté d'un autre, pour suivre, pour deviner l'impulsion, mais qui se feraient chasser le jour où ils prétendraient à la donner. C'est que, pour donner l'impulsion, il faut du génie; le génie est le tact de la force, le tact n'est que le génie de la faiblesse. Les Russes sont tout tact. Le génie agit, le tact observe, et l'abus de l'observation mène à la défiance, c'est-à-dire à l'inaction; le génie peut s'allier avec beaucoup d'art, jamais avec un tact très-raffiné, parce que le tact, cette flatterie à feu couvert, cette suprême vertu des subalternes qui respectent l'ennemi, c'est-à-dire le maître, tant qu'ils n'osent pas le frapper, est toujours uni à un peu d'artifice. Grâce à cette supériorité de sérail, les Russes sont impénétrables; il est vrai qu'on voit toujours qu'ils cachent quelque chose, mais on ne sait ce qu'ils cachent, et cela leur suffit. Ils seront des hommes bien redoutables et bien fins lorsqu'ils parviendront à masquer même leur finesse.