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«L'autocratie, qui n'est qu'une démocratie idolâtre, produit le nivellement tout comme la démocratie absolue le produit dans les républiques simples.

«Nos autocrates ont fait jadis à leurs dépens l'apprentissage de la tyrannie. Les grands princes[10] russes, forcés de pressurer leurs peuples au profit des Tatars, traînés souvent eux-mêmes en esclavage jusqu'au fond de l'Asie, mandés à la horde pour un caprice, ne régnant qu'à condition qu'ils serviraient d'instruments dociles à l'oppression, détrônés aussitôt qu'ils cessaient d'obéir, instruits au despotisme par la servitude; ont familiarisé leurs peuples avec les violences de la conquête qu'ils subissaient personnellement[11]: voilà comment, par la suite des temps, les princes et la nation se sont mutuellement pervertis.

«Or, notez la différence, ceci se passait en Russie à l'époque où les rois de l'occident et leurs grands vassaux luttaient de générosité pour affranchir les populations.

«Les Polonais se trouvent aujourd'hui vis-à-vis des Russes absolument dans la position où étaient ceux-ci vis-à-vis des Mongols sous les successeurs de Bati. Le joug qu'on a porté n'engage pas toujours à rendre moins pesant celui qu'on impose. Les princes et les peuples se vengent quelquefois comme de simples particuliers sur des innocents; ils se croient forts parce qu'ils font des victimes.

—Prince, repris-je après avoir écouté attentivement cette longue série de déductions, je ne vous crois pas. C'est de l'élégance d'esprit que de s'élever au-dessus des préjugés nationaux et de faire comme vous le faites les honneurs de son pays à un étranger; mais je ne me fie pas plus à vos concessions qu'aux prétentions des autres.

«Dans trois mois vous me rendrez plus de justice; en attendant, et tandis que nous sommes encore seuls,» il disait ceci en regardant de tous côtés, «je veux fixer votre attention sur un point capitaclass="underline" je vais vous donner une clef qui vous servira pour tout expliquer dans le pays où vous entrez.

«Pensez à chaque pas que vous ferez chez ce peuple asiatique, que l'influence chevaleresque et catholique a manqué aux Russes; non-seulement ils ne l'ont pas reçue, mais ils ont réagi contre elle avec animosité pendant leurs longues guerres contre la Lythuanie, la Pologne et contre l'ordre teutonique et l'ordre des chevaliers Porte-Glaive.

—Vous me rendez fier de ma perspicacité; j'écrivais dernièrement à un de mes amis que, d'après ce que j'entrevoyais, l'intolérance religieuse était le ressort secret de la politique russe.

—Vous avez parfaitement deviné ce que vous allez voir: vous ne sauriez vous faire une juste idée de la profonde intolérance des Russes, ceux qui ont l'esprit cultivé et qui communiquent par les affaires avec l'occident de l'Europe, mettent le plus grand art à cacher leur pensée dominante qui est le triomphe de l'orthodoxie grecque, synonyme pour eux de la politique russe.

—Sans cette pensée, rien ne s'explique ni dans nos mœurs, ni dans notre politique. Vous ne croyez pas, par exemple, que la persécution de la Pologne soit l'effet du ressentiment personnel de l'Empereur: elle est le résultat d'un calcul froid et profond. Ces actes de cruauté sont méritoires aux yeux des vrais croyants, c'est le Saint-Esprit qui éclaire le souverain au point d'élever son âme au-dessus de tout sentiment humain, et Dieu bénit l'exécuteur de ses hauts desseins: d'après cette manière de voir, juges et bourreaux sont d'autant plus saints qu'ils sont plus barbares.

—Vos journaux légitimistes ne savent ce qu'ils veulent quand ils cherchent des alliés chez les schismatiques. Nous verrons une révolution européenne avant de voir l'Empereur de Russie servir de bonne foi un parti catholique: les protestants sont au moins des adversaires francs; d'ailleurs ils seront réunis au pape plus aisément que le chef de l'autocratie russe, car les protestants ayant vu toutes leurs croyances dégénérer en systèmes et leur foi religieuse changée en un doute philosophique, n'ont plus que leur orgueil de sectaires à sacrifier à Rome; tandis que l'Empereur possède un pouvoir spirituel très-réel et très-positif dont il ne se démettra jamais volontairement. Rome et tout ce qui se rattache à l'église romaine n'a pas de plus dangereux ennemis que l'autocrate de Moscou, chef visible de son église; et je m'étonne que la perspicacité italienne n'ait pas encore découvert le danger qui nous menace de ce côté. D'après ce tableau très-véridique, jugez de l'illusion dont se bercent une partie des légitimistes de Paris.»

Cette conversation vous donne l'idée de toutes les autres; chaque fois que le sujet devenait inquiétant pour l'amour-propre moscovite, le prince K… s'interrompait, à moins qu'il ne fût parfaitement sûr que personne ne pouvait nous entendre.

Ces confidences m'ont fait réfléchir, et mes réflexions m'ont fait peur.

Il y a autant d'avenir et peut-être plus dans ce pays longtemps compté pour rien par nos penseurs modernes, tant il leur paraissait arriéré, qu'il y en a dans les sociétés anglaises implantées sur le sol de l'Amérique et trop vantées par des philosophes dont les systèmes ont enfanté notre démocratie actuelle, avec tous ses abus.

Si l'esprit militaire qui règne en Russie n'a rien produit de semblable à notre religion de l'honneur, ce n'est pas à dire que la nation ait moins de force parce que ses soldats sont moins brillants que les nôtres; l'honneur est une divinité humaine; mais dans la vie pratique le devoir vaut l'honneur et plus que l'honneur; c'est moins éclatant, c'est plus soutenu, plus fort. Il ne sortira point de là des héros du Tasse ou de l'Arioste; mais des personnages dignes d'inspirer un autre Homère, un autre Dante, peuvent renaître des ruines d'une seconde Ilion attaquée par un autre Achille, par un homme qui, comme guerrier, valait à lui seul tous les héros de l'Iliade.

Mon opinion est que l'empire du monde est dévolu désormais non pas aux peuples turbulents, mais aux peuples patients[12]: l'Europe éclairée comme elle l'est ne peut plus être soumise qu'à la force réelle: or la force réelle des nations, c'est l'obéissance au pouvoir qui les commande, comme celle des armées est la discipline. Dorénavant, le mensonge nuira surtout à ceux qui l'emploieront; la vérité redevient un moyen d'influence nouveau, tant l'oubli lui a rendu de jeunesse et de puissance.

Lorsque notre démocratie cosmopolite, portant ses derniers fruits, aura fait de la guerre une chose odieuse à des populations entières, lorsque les nations, soi-disant les plus civilisées de la terre, auront achevé de s'énerver dans leurs débauches politiques, et que de chute en chute elles seront tombées dans le sommeil au dedans et dans le mépris au dehors, toute alliance étant reconnue impossible avec ces sociétés évanouies dans l'égoïsme, les écluses du Nord se lèveront de nouveau sur nous, alors nous subirons une dernière invasion non plus de barbares ignorants, mais de maîtres rusés, éclairés, plus éclairés que nous, car ils auront appris de nos propres excès comment on peut et l'on doit nous gouverner.

Ce n'est pas pour rien que la Providence amoncelle tant de forces inactives à l'orient de l'Europe. Un jour le géant endormi se lèvera, et la force mettra fin au règne de la parole. En vain alors, l'égalité éperdue rappellera la vieille aristocratie au secours de la liberté; l'arme ressaisie trop tard, portée par des mains trop longtemps inactives, sera devenue impuissante. La société périra pour s'être fiée à des mots vides de sens ou contradictoires; alors les trompeurs échos de l'opinion, les journaux, voulant à tout prix conserver des lecteurs, pousseront au bouleversement, ne fût-ce qu'afin d'avoir quelque chose à raconter pendant un mois de plus. Ils tueront la société pour vivre de son cadavre.