— Passionnant ! m’écrié-je. Tu es un frère !
Séhan s’enfourne des frites. Ça ruisselle de part et d’autre de ses babines.
— Fais-en d’autres, l’Oursonne, ordonne-t-il. On cause et elles refroidissent. On devrait se taire en savourant la frite. T’imagines un dégustateur de pinard qui siffloterait pendant son apostolat, toi ? Bon, tu me dis, un frère ! J’aime ce mot ! Je suis fraternel ! C’est d’instinct ! Chaque homme est à moi. Bon, manucure, tablier de cuir… Bouge pas que je dégouline encore… Ah ! Ah ! Ah ! Sa corbeille ! Voilà. Alors là, pas d’erreur, je suis catégorique ! De la corbeille m’est venu le trait de lumière ! L’éclair ! Vzoum ! Elle ne ressemblait pas aux autres corbeilles où ces gonzesses disposent leurs petites conneries de travail. Elle était à pied ! On aurait dit une espèce de table… Ce pied (de métal), la môme le plaçait entre les jambes de Poldy.
— Merci, tu m’éblouis ! fais-je en pressant sa main de bon monstre. Et qu’est-elle devenue, cette chérie d’outre-Rhin ?
— Je l’ignore. Au bout de quelques mois on ne l’a plus revue. Une troisième est venue : Laura. Une petite assez banale mais qui se laisse culbuter sans convoquer les États Généraux. Elle bouillave triste. Le genre passif et plein de bonne volonté. De temps à autre, pendant que Poldy attend que ça sèche, je descends marteler l’organisme de la souris. Il râle, me traite de porc ! La Laura proteste un peu aussi, pour la forme. Je la chausse encore à cause de ses dessous bleus. Un bleu très particulier, mer du sud, si tu vois ? On a besoin de s’égarer dans de la lingerie inhabituelle, parfois l’habit fait le moine et la lingerie la femme ! Je m’en porte garant ! Seul, le cul de l’Oursonne peut se passer de dentelles, c’est ce qui le rend incomparable, unique au monde ! Polyptyque ! Mystérieux comme un tiroir ! Plus époustouflant que Venise ! Quoi ! Tu t’en vas déjà ? Mais on va nous servir des frites neuves !
H comme hélas !
Comme j’atteins le premier étage, mon ouïe est alertée par des sanglots.
Des vrais, très bruyants, très convulsifs. Ils servent de fond sonore à d’étranges litanies psalmodiées par Bérurier.
J’entends le Gros gronder des : « N’y compte plus, salope ! Minable ! Décoloré ! Croupion ! Pédaleur ! Fillette ! Sauterelle ! Bringue ! Radasse ! »
Je bifurque en direction de la scène ; ouvre la porte qui me la masque et aperçois le Gros, manches retroussées, poings aux hanches, debout devant Dodo lequel est accroupi sur le tapis. Le blondinet de Van Danlesvoyl hoquette en reniflant des larmes. Il tend vers Alexandre-Benoît des mains suppliantes.
— Si, encore, je vous en supplie ! balbutie-t-il dans un râle.
Le feutre démantelé de Sa Majesté coiffe un gros ange doré qui, pour être pur dix-septième siècle, n’en a pas moins l’air cucul avec ce couvre-sous-chef. Le cheveu collé par la sueur sur son front rougeoyant, le Mastar ricane :
— Comptes-y plus, ma Gosse ! Ou alors faut t’affaler. Tout avouer ! Depuis le fond jusqu’à l’encomble… De A à Zob. Tout ! Crache-le en vrac ton jeu de construction, après on fera le tri et on reconstituera. Tu n’seras pas le premier, client que je dépuzzle !
— Je ne veux plus parler ! affirme la folle. Par pitié, battez-moi encore !
Sur cette rare réplique, je suis aperçu du Gros. Immédiatement, ce dernier me chope à témoin.
— Non, mais tu te rends compte de quoi t’est-ce qui m’arrive, à moi, un coriace ? Çui qu’à la Grande Taule on a surnommé le Prince du Passage à Tabac ! L’avoueur de service ! Moi qu’on vient chercher à la raide-s’cousse dans les cas délicats ! Plus je châtaigne cézigue, plus il va au panard ! Il en redemande ! Ça lui file de l’estase dans le vibrateur ! Mais c’est quoi donc, la méthode, avec une guenille semblable, dis-moi ?
— Ben… la douceur, mon pote, réfléchis ! S’il aime les gnons, il va se taire pour en avoir. Conclusion, dorlote-le pour qu’il parle !
Ma démonstration répand du calme sur la trogne violine du Survolté, comme on jette de la cendre sur les dégâts du chats. Il se tait, se tasse, opine.
— T’as sûrement raison, admet-il. Y causait bien au début, avant que j’élevasse la voix. C’est quand je m’ai mis à le gronder qu’il a foloqué des noix.
Il s’agenouille sur le tapis, près de Bichou. Lui caresse les cheveux d’une main gonflée de muscles et de veines.
— Hein, trésor, qu’tu jactais sur lit de mousse ?
L’autre renifle.
— Que te disait-il ? m’enquiers-je.
— On a examiné la situation de son julot. Il machinait des conclusions qui pertinaient bien. Selon lui, ce serait été une manucure qu’aurait pu charançonner les mignonnes du copain.
— L’Allemande ? demandé-je.
Tous deux tressaillent.
— Ah bon, t’as butiné ton miel, toi aussi ?
— Tu vois. Je m’aperçois que deux personnes au moins, dans cette maison ont des pensées concomitantes. Que voulais-tu qu’il t’apprenne d’autre ?
Béru tamponne les yeux du blondinoche avec un mouchoir dont votre pompiste ne voudrait pas pour essuyer votre jauge à huile.
— Je trouve bizarroïde que ce fusse lui qui machinait les ongles à Van Danlesvoyl au paravent et qui tout soudain ne voulusse plus le faire. En refusant de l’onguler, il ouvrait conséquemment la lourde à la manucure, non ?
Vieux renard, Béru ! La logique chevillée au cerveau ! Qualité number ouane du poulet ! Toujours voir dans les choses les choses qu’elles enfantent. Ne jamais se satisfaire d’une explication, fût-elle apparemment plausible !
– Écoutez, balbutie miss Dodo, la première manucure qui est venue était certainement innosssssente. C’est la seconde, avec son matériel bizarre… Est-ce que je pouvais la prévoir, celle-ci ? C’est un peu fort… Retrouvez cette fille et questionnez-la, du diable si elle me met en cause !