— Tenez, me dit le chef coiffeur, voilà tout ce que je peux vous fournir en fait de renseignements.
Sous-entendu : « et à présent déguerpissez ! »
Je lis :
— Frida Kramer, demeurant à Köln (Cologne) Allemagne, 8 Grochibrstrasse. Permis de travail no 8769-A. Adresse à Bruxelles : 64, rue des Bonzamerlock.
— Cela vous suffit ? insiste Eugène en regardant sa porte comme s’il cherchait à me suggestionner.
Il y parvient presque.
— Il faudra bien, réponds-je.
Je fais un pas en direction de la sortie, mais le reprends aussitôt.
— Cette Frida, vous l’avez mise à la disposition de M. Van Danlesvoyl, n’est-ce pas ?
Là, il sursaute. Je le dépasse, c’est net.
— Bien, oui, elle est arrivée le jour de M. Léopold et Frida prétendait que sa grande spécialité c’était les mains masculines !
Tu parles !
Les mains, et quelque chose aussi, que je n’ose pas dire…
— Je n’aurais pas dû ? balbutie Eugène.
La rue des Bonzamerlock est en plein centre, tout près du Manneken-Pis, lequel, par grand vent, parvient d’ailleurs à lui pisser dessus ! Le 64 est réservé à une petite maison très ancienne et très confortable, pourvue de fenêtres à petits carreaux.
Mon coup de sonnette déclenche une charmante vieille dame qui devait être encore très jolie au siècle dernier, ou en tout cas à celui d’avant.
Elle a une façon de sourire coûte que coûte qui n’appartient qu’à ceux qui ont perdu leurs dents mais conservé leurs illusions. Elle est habillée en bleu, avec un jabot de dentelle jaunissante. Ses cheveux blancs moussent sur le côté. Son nez remue comme celui d’un rabbit (et non pas d’un rabbin) et il y a dans toute sa menue personne une espèce d’intense jubilation, de contentement permanent qui vous donnerait envie de ne jamais finir.
Je la salue bien bas, lui souris bien large, lui débite une histoire d’assurance qui ferait hausser les épaules à votre petit dernier (celui qui met sa troisième dent et qui a les fesses rouges) et lui demande si mamselle Frida est là.
— Entrez, entrez ! me fait la chère petite antiquité.
Elle a un poêle et l’accent flamands. Chez elle ça renifle bon l’ultra propre. La vieille chose fourbie, si vous voyez ?
— Asseyez-vous ! Asseyez-vous !
Je prends place sur un canapé en velours verdâtre, recouvert de toile brodée là où ce qu’on met ses miches et ses couches. Le siège ne manque pas de ressorts non plus, car il en est un qui me télescope d’entrée le coccyx.
— Mademoiselle Frida…
— Vous prendrez bien une tasse de café. J’en ai du tout frais que je venais juste de faire ?
C’est le genre de pie-borgne soucieuse d’accaparer qui vient se fourvoyer dans son nid. T’arrives sans te gaffer de rien, tu sonnes. Et hop ! Te v’là prisonnier. Pour te dépêtrer faut ruser à bloc, recourir à l’énergie.
— Je suis pressé, madame…
— Madame Van Triloock, gazouille ma perruche.
…Tout en me servant d’autorité une grande tasse d’un caoua qui mijotait sur le coin le plus reculé de son poêle dans une immense cafetière émaillée.
La tasse dans ma main, c’est comme une chaîne qui me lie à sa maison. Tant que je la tiendrai je ne m’en irai point. Elle le sait et se détend, à l’aise, radieuse.
— Bon, mademoiselle Frida… Elle m’a quittée.
Je le sentais venir et n’avais pas épais d’illuses. Vous parlez qu’une sœur qui vient carboniser les gracieuses d’un personnage comme Van Danlesvoyl ne s’attarde pas, son coup fait. Dans son cas y avait du risque. À preuve, tout le monde comme un seul homme me l’a désignée chez le brasseur (dont la petite affaire périclitait bien que les grosses fussent florissantes). Ses manières et son attirail avaient surpris, à Frida.
— Depuis longtemps. Plusieurs mois. Sa mère était très malade, elle devait retourner en Allemagne. Elle s’en est allée si précipitamment qu’elle m’a laissé sa malle. Elle n’est partie qu’avec une valise. C’est curieux qu’elle ne la fasse pas prendre, non ? Notez qu’elle ne me gêne pas : elle est au grenier. Cela dit, je comprends qu’elle ne pouvait la charger sur la petite voiture sport de son frère. Un vrai jouet d’auto ! Déjà, la valise, ils ont dû l’attacher sur un porte-bagages, à l’arrière…
— Son frère ? interromps-je.
— C’est lui qui est venu la chercher. Un bien bel homme, ma foi. Plus âgé que Frida. Grand, blond, avec les traces d’un accident sur la joue, ça lui faisait une cicatrice comme la carte de notre chère Belgique ; je n’ai pas osé le lui dire, naturellement, mais j’y ai pensé.
— En somme, elle est partie brusquement ?
— Comme la foudre ! Un coup de fil de son frère, lequel travaillait à Rotterdam dans je ne me rappelle plus quelle branche. Quatre heures plus tard il passait la prendre. Elle n’avait eu que le temps de faire ses bagages et de régler nos comptes.
La pétillante vieille dame se sert une tasse de café. Elle le boit après s’être glissé un demi-sucre dans la bouche. Une vraie purée, son moka !
— Vous n’avez plus de nouvelles de Frida ?
— Aucune ! Pas un mot ! Pas la plus petite carte postale ! Et j’adore les cartes postales ! Pour moi, sa mère a dû mourir (elle se signe), et la pauvre petite s’occupe de son vieux papa. Vous ne croyez pas ?
— Exactement ce que je pensais, chère madame. Et maintenant, si nous allions voir cette malle ?
Elle me dévisage d’un air si surpris que son éternel sourire vacille.
— Mais, comment ? C’est sa malle !
— Justement, il serait bon de se rendre compte de ce qu’elle contient. Une jeune femme n’abandonne pas ainsi ses toilettes, alors que la mode se démode avant presque d’être dans les rues !
— Mais elle ma l’a confiée !
— On ne va rien lui prendre, simplement jeter un œil… Soyez sans inquiétude, je prends la responsabilité de la chose.
— Vous ne pourrez pas regarder.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est fermé à clé et que la serrure est épaisse, déclare la perruche.
Ce qui me laisse supposer qu’elle ne se serait pas fait faute de batifoler dans la malle si celle-ci était restée ouverte.
— Madame, lui déclaré-je, une serrure tout comme un passage clouté ne représente que l’idée qu’on s’en fait. Montons dire à celle-ci qu’elle ne nous impressionne pas.
Je me lève d’autorité. Domptée par mon énergie, elle me suit.
Puis me précède.
Nous grimpons. Au premier étage, une petite porte noyée dans le papier peint à fleurs d’un pan de mur donne accès à un escalier étroit qui s’élève dans le courant d’air glacial et malodorant d’un grenier.
Elle est preste, la petite vieillarde. Les marches ne l’essoufflent pas (elle bout seulement à cent degrés, comme l’eau).
Parvenu à un certain âge, on ne meurt plus, vous avez remarqué ? Il semble que « la grande faucheuse » les a oubliés lors de sa tournée dans le quartier et qu’ils vont confire, se momifier gentiment, sombrer dans un oubli de basse-fosse. Je suis certain qu’il existe de par le monde des rescapés âgés de plusieurs siècles et qui se terrent en des gîtes obscurs. Ils se fondent dans la nuit des temps, respirant à peine, ne bouffant plus rien, effleurant l’existence du bout de leurs pensées vacillantes, à antennes prudentes. Un choc, un soupir, un rien et ils se pulvériseraient. Ils le savent. Leur survie vient de ce qu’ils sont ignorés. T’interviewes un pis-que-centenaire et il est foutu ! T’apprends son décès dans l’année même. Faut pas déranger ceux qui se prolongent. Rien que l’envie qu’ils suscitent, ça les carbonise. Une onde mauvaise, et v’lan, terminé, adieu, pépère. Moi j’en sais, dans les Andes, au Tibet, ailleurs encore qui étaient déjà là au temps de la Révolution française. Ils se sont presque végétalisés. Ils ressemblent au vieux dragonnier de Ténériffe, dense, compact, monumental, épineux qu’on a étayé, cimenté, ravaudé et qui continue de braver les âges sous le ciel bleu de l’île. Kif-kif le dragonnier, la mère Van Triloock. Une survivance éperdue. Elle en verra clamser des pleins fourgons autour de sa grosse cafetière.