— Voilà ! me dit-elle en me montrant une grande cantine de fer verdâtre, comme on en vend chez tous les marchands de bagages du globe et de sa périphérie immédiate.
Elle fait la grimace et son attitude devient inquiète. Y a de quoi.
Moi, étant plus jeune et, par conséquent, plus expérimenté, je sais déjà ce dont il retourne. À moins que Fräulein Frida ait laissé dans sa cantine un jambon mal fumé, celle-ci recèle un élément qui fut vivant mais qui ne l’est plus depuis longtemps !
— Quelle odeur affreuse ! égosille la petite vieillerie.
Elle s’en va reniflant par son grenier encombré de dépouilles mobilières qui, elles, ne sentent que le vieux bois et l’ombrelle moisie.
— Ne cherchez pas, lui dis-je, ça vient bien de la malle !
Encore un sale turbin, mon Santonio joli ! Va te falloir tripoter de l’affreux, une fois de plus. Mince, ce qu’on peut manipuler comme cadavres dans ce sacré métier. Des vrais charognards. Des condors…
Domptant ma répugnance, je trifouille la serrure à l’aide de mon sésame. Je dois me retenir de respirer tellement ça fouette intense. Des abominances pareilles, le nerf pifomatique les supporte pas. Y a du délestage au niveau des sinus ! De l’embrouille dans le disjoncteur. Ah, on se sent à l’aise pour jouer les serruriers ! Acte un de La Consigne tragique ! La plus monumentale envie de déposer mon estomac sur le plancher rugueux me saisit.
Je vais à un vasistas, l’ouvre en grand et respire un grand coup d’oxygène bruxellois. Courageusement, je repique à la tâche.
La petite mémère Van Triloock ne moufte plus. Elle est aux aguets, comme une souris piégée qui en a quine de se débattre.
Cric crac, floc tzim. Re-cric, puis re-crac ! Et la serrure m’annonce que j’ai le dernier mot. Je m’écarte de la cantine. Du bout du pied je relève le couvercle. Il retombe.
Mais pendant une fraction de seconde j’ai eu le temps de voir. Et ce que j’ai vu foutrait le torticolis à une girafe, mes bien chères frères ! La vioque aussi a eu droit au mirage. Le cri qu’elle a poussé a donné un son à la vision apocalyptique. « Vstiaouuuuu ! » elle a lancé, cette brave squaw. Ou quéque chose d’approchant.
Ensuite de quoi elle s’est évanouie entre les bras poussiéreux d’un fauteuil-crapaud-buffle.
Hardi ! Hardi ! San-Antonio revient à la charge. Cette fois mon geste du pied est plus mesuré et le couvercle reste ouvert. La personne tassée dans la cantine est à la fois pourrie et momifiée ; grouillante de vermine ! Ses traits s’estompent. Elle n’a plus de noze, plus de lèvres et son regard s’est liquéfié. Pourtant il subsiste une apparence d’elle. On dirait le reflet incertain d’un visage dans l’eau fangeuse d’une mare.
J’applique mon mouchoir contre mon nez et ma bouche. Je m’approche, je contemple ce corps dont la décomposition a été retardée entre les parois métalliques du coffre. Une femme jeune… brune…
— C’est mademoiselle Frida, soupire la voix évanescente de la logeuse.
Je repousse le couvercle. Propose mon bras en anse de panier à la vioque.
— Redescendons, chère madame. Et voyons dans votre placard s’il n’y aurait pas une bouteille de schnaps.
— J’ai de la verveine !
— Merveilleux. Vous la faites vous-même ?
— Je fais macérer, oui…
L’odeur nous poursuit. Il me semble que mes vêtements en sont imprégnés à jamais. J’ai hâte de me déloquer, de prendre un bain à la mousse Machinchouette, de m’oindre d’eau de toilette délicate…
— Comment se peut-il ? hoquette la pauvre femme.
— Lorsqu’ils sont partis, ça s’est passé de quelle façon ?
— Le frère et la sœur ?
— Oui ?
Elle essaie de rassembler ses esprits. Il lui faut beaucoup de volonté et d’application.
— Attendez… Le frère m’a demandé d’aller acheter une grosse corde à la quincaillerie de l’angle, chez Debrick-Hedbrock. Il m’a expliqué que c’était pour faire tenir la grosse valise sur son porte-bagages… Pendant ce temps, sa sœur et lui coltineraient la malle au grenier. Ils étaient si pressés…
— Vous avez été à la quincaillerie, et lorsque vous en êtres revenue, vous n’avez plus revu Frida, n’est-ce pas ? Quel prétexte le « frère » a-t-il invoqué ?
— Il m’attendait sur le trottoir et m’a dit que Frida le chargeait de me saluer, qu’elle était allée au bureau de poste pour expédier un télégramme à leur père.
— Si bien que l’homme est parti seul d’ici, et pour cause. En votre absence il a tué Frida, l’a mise dans la malle.
— Quelle épouvantable chose ! Chez moi ! Et puis tuer sa propre sœur !
— C’est très inconvenant je vous l’accorde et il est préférable de tuer la sœur des autres. Mais rien ne prouve qu’ils fussent frère et sœur.
— Comment l’a-t-il tuée, selon vous ?
— L’autopsie nous l’apprendra, ça c’est la question subsidiaire, chère madame. Cela dit je vous félicite pour votre verveine, elle est divine ! Elle est suprême ! Elle est exceptionnelle ! Elle est rare ! Elle est…
— Belge ! propose la gentille personne, pour qui l’honneur national est un puissant réconfort.
Les stances de la marquise
Approuvez ma faiblesse, et souffrez ma douleur, commissaire, elle n’est que trop juste en un si grand malheur. Ce qui est arrivé me navre profondément car, vous le savez à présent, cette affaire me captive. Je la vis ! Elle est devenue mienne comme deviennent vôtres les plaies d’autrui quand on les soigne. Une piste enfin ! Lumineuse comme la grande piste d’Orly à potron-minette. Et tout à coup : crac ! Plus rien. Un cadavre décomposé dans une malle ! Nous chutons dans le sordide, la basse besogne de tueur-bagagiste. Il en est tant de ces vilains qui trucident leurs contemporains et qui ensuite les dépècent pour les faire se tenir tranquilles dans les valises, à moins qu’ils ne les tassent dans une malle comme une bande de coton hydrophile de la marque Zig-Zag. La valise appartient au matériel de la maniaquerie. Si je vous disais que j’ai eu un client, dans les années 30, un voyageur de commerce, dois-je préciser pour sa défense, qui ne pouvait jouir qu’après avoir été enfermé par nos soins dans une énorme valise à soufflets réservée à son usage. On plaçait cette dernière dans une chambre où un client normal se faisait pratiquer. J’oubliais : des trous constellaient un côté de la valise, pour permettre à notre ami de respirer et (j’allais dire surtout) de regarder. En fin de séance on le délivrait. Le bonhomme en sortait rasséréné et soulagé. Il s’opérait soi-même. Mes collaboratrices ont un certain mépris pour ce genre de patients, alors que ce sont les plus faciles. Ils n’importunent ni ne fatiguent personne. Ils se connaissent et vont se chercher là où ils se trouvent. Un rêve ! Du gâteau, si je puis me permettre. Un jour, grand émoi dans ma basse-cour : le bougre était inanimé lorsqu’on lui a ouvert à cause de l’autre client, un rude cosaque tempétueux qui faisait l’amour à la kangourou, en bondissant dans la pièce, lié à sa partenaire. Tous deux étaient venus s’abattre sur la valise luxant deux vertèbres cervicales au voyageur.