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On ne dira jamais assez haut la place que tient l’objet dans la vie de l’homme. Il l’escorte souvent dans ses comportements les plus audacieux. Tenez, nous avons une excellente pratique, professeur au Collège de France, vous permettez du peu, qui ne vient jamais nous voir sans un radiateur électrique extrêmement vétuste qu’il sort avec mille précautions d’un grand sac de cuir. Ce genre d’ustensile a la forme d’un casque de coiffeuse et sa partie incandescente est protégée par une grille de ventilateur ; vous y êtes ? L’éminent personnage, dont les articles font autorité dans Le Monde et autre Express se fait alors entreprendre par deux gaillardes qui doivent l’insulter, le gifler, le traiter de catin, le couvrir de crachats, lui donner le fouet puis, lorsqu’il est dans un état satisfaisant pour l’œil, l’empoigner chacune par une jambe et un bras et l’asseoir sur la grille de son radiateur, ou du moins le maintenir au-dessus de ladite, comme on présente un quartier de viande crue aux braises d’un barbecue. Alors le professeur rissole, crie, supplie, se brûle, et… concrétise. Il redevient aussitôt un personnage grave, qui ne badine pas avec les subjonctifs et remballe doctement sa panoplie en grinchant après mes filles dont il fustige les gestes et le parler ; à tel point qu’il m’arrive de me fâcher et de lui faire valoir qu’on ne peut demander à des donzelles qui vous font roussir les testicules en vous traitant de salope de s’exprimer comme au Jockey-Club et d’avoir les manières de la comtesse de Paris. Or, pas plus tard que le mois dernier, il nous en est arrivé une bien bonne ! Figurez-vous, mon brave ami, que la grille de protection du radiateur s’est détachée pendant qu’on plaçait le professeur dans la position que vous savez. Mes étourdies ne s’en sont point aperçues. Les bourses de notre éminent client sont entrées en contact avec les éléments incandescents du radiateur. Imaginez ses hurlements de damné. Mais comme ses cris font partie habituellement du jeu, ainsi que ses supplications, mes collaboratrices n’en ont pas tenu compte. Et voilà que les œuvres vives de notre ami commencent à se carboniser, au point qu’il en perd conscience tant est vive la douleur ressentie. Mes linottes continuent de le maintenir en position. Une odeur de couenne brûlée se répand dans toute la maison. Alertée, j’interviens. « Mesdemoiselles, mais vous êtes folles ! Avez-vous donc perdu tout odorat ? » Elles constatent les méfaits de leur étourderie et, au lieu de les déplorer, pouffent de rire. Car, contrairement à ce que voudrait faire accroire une certaine imagerie populaire, on s’amuse beaucoup dans la prostitution. On y est primesautier et d’humeur joviale, s’esclaffant d’un rien, se gaussant de tout un chacun et trouvant la vie aussi rose que les dessous dont on fait étalage. J’ai beau tempêter, réclamer de l’aide pour ce grand brûlé de la fesse, mes petites garces se frappent les cuisses, se massent la gorge, se roulent sur les canapés ! Le professeur revient à lui… Dans quel état ! Toutes les parties sont carbonisées en surface. Le pénis de même a écopé. Vous verriez ce désastre ! Il a fallu le rapatrier en ambulance. J’ignore ce qu’il a pu raconter chez lui pour justifier une brûlure aussi mal placée… Il est présentement en traitement à l’hôpital Saint-Luc à Lyon, haut lieu de la brûlure, car vous ne l’ignorez pas, la médecine lyonnaise est spécialisée dans les lésions de ce genre. Lyon, ne l’oublions point, est un pays de fourneaux. Là-bas on tente des greffes sur lui, des implantations, que sais-je… J’espère qu’avec le temps, il récupérera sa virilité ? Le professeur est encore jeune. Mais ce que je me demande anxieusement, c’est s’il reviendra jamais chez moi ? J’ai conservé son radiateur. Je l’ai même donné à réparer. Oui, je crois qu’un jour il sonnera à ma porte pour récupérer son bien. Ce radiateur, c’est devenu sa maîtresse, que voulez-vous ? Et plus une maîtresse est cruelle, plus on a d’inclination pour elle.

Ainsi parla la marquise.

PÉRIODE ALLEMANDE

I comme induite

— Bref, soupire lugubrement Béru : on l’a dans le bab’ véry profondément, mon pote. Ta môme Frida semble moins connue en Allemagne qu’en Belgique. Ses papiers étaient faux, sa carte de travail égalemently et son adresse à Köln c’était pas de l’eau de Cologne mais de l’eau de boudin. Comme si qu’elle aurait jamais existé, la gueuse ! Des lascars l’ont engagée pour assécher les claouis de Poldy et quand est-ce qu’elle a eu fini son jobe, crac, on y a étranglé le cou avec un lacet de cuir et bouclée dans une malle. L’aurait pu y moisir des années si tu serais pas intervenu. Le portrait-robot du soi-disant frangin n’a rien donné ?

— Rien ! Il faut dire que la mémoire de la vieille logeuse n’a plus l’éclat du neuf et qu’elle variait sa description du gars d’une fois l’autre. On doit donc repartir sur de nouvelles bases, mon pote.

— C’est-à-dire un cas particulier en Bochie ?

— Exactement. Celui de Bruxelles nous a permis de lever un début de piste, espérons que le second cas nous branchera sur quelque chose de plus solide…

— C’est quoi, le gus qu’a été victime ?

— Le grand patron des usines automobiles Dolorès-Gode.

Le Mastar sourit.

— Si ma Berthe le remet en course, p’t’être qu’il lui filera un petit cabriolet décapotable, histoire de se reconnaître ?

On dirait que la cupidité l’empare, Béru. Ainsi devient-on proxénète, si l’on n’y prend pas garde.

Combien de types sont macs sans s’en rendre compte ? Vous leur prétendriez, ils vous gifleraient. Et pourtant… Ceux qui ferment les yeux, qui se racontent des histoires ; se disent que si bobonne accapare l’attention de monsieur le présideur directement général c’est parce qu’elle fait sa coquette pour vous valoir les bonnes grâces de votre super-patron, vous baliser le parcours en vue de l’avancement. Macs, je prétends ! L’homme se nourrit de pain de fesse à condition qu’on l’appelle brioche. Ce qu’il veut absolument, c’est sauver la devanture. Se faire repeindre la vitrine, tant pis pour ce qu’il s’y traficote à l’intérieur.

Nous circulons dans une grosse Mercedes frétée à l’aéroport. Un chauffeur habillé d’un cuir noir et d’une casquette à fond plat pilote avec sûreté dans le flot de la circulation. Le soir descend sur Hambourg. C’est grand, c’est gris, c’est triste. On parvient en bordure d’un lac où flottent des brumailles. Béru se tient à l’avant, quasiment agenouillé sur sa banquette pour nous faire face. Pour ma part, je me trouve coincé entre la marquise et dame Berthe.

Vous n’imaginerez pas à quel point cette dernière a changé d’attitude et de maintien. Est-ce la fréquentation prolongée d’une personne de l’aristocratie ? Toujours est-il qu’elle prend de l’allure, la Grosse. S’habille dans les teintes discrètes, renonce aux toilettes tapageuses et parle peu, avec un rien de condescendance. Elle est consciente de son pouvoir, de sa mission ! La vérité ? Elle est ha-bitée ! Depuis le sous-sol jusqu’au grenier !

— De quelle manière a-t-il été incommodé, votre P.-D.G. teuton ? s’inquiète Mme de la Lune.

— C’est justement ce que nous ignorons, ma bonne et ce que j’espère déterminer.

— Vous dirais-je que je suis tout excitée à la perspective de cette nouvelle enquête ? J’y prends goût, Dieu me pardonne ! Et puis ne trouvez-vous pas, mes bien chers amis, qu’un Allemand constitue en l’occurrence du matériel exceptionnel ? Nous venons à lui dégagés de toute compassion. Moi du moins. J’ai l’âme encore résonnante des échos de 14–18 et brûlante des crématoires de la dernière. En bref, je pardonne mal. C’est mon péché le plus grave. La rancune est un sport que je pratique bien. Des aïeux tués à Reichshoffen, un frère mort devant Verdun. Une nièce réduite en fumée à Ravensbrück pour avoir commis la sottise d’épouser un Bloch, ajoutez à cela l’humiliation d’avoir dû user d’un vélocipède, moi, une la Lune, au moment de l’exode, autant de motifs suffisants pour faire de l’Allemand, à mes yeux, un individu inavouable dont jamais, en aucun cas, les malheurs ne sauraient me toucher. Ne pas en éprouver de plaisir est, à la rigueur, la forme suprême de ma compassion. Aussi vais-je à cet impuissant comme on se rend au chevet de quelqu’un qui vous a spolié sa vie durant et dont on envisage le trépas comme un très juste retour des choses.