L’auto abandonne les rives du lac pour se perdre dans les voies méandreuses d’un superbe parc.
— Y s’met bien, le Teuton, ronchonne Béru en considérant les arbres séculaires et les vastes pelouses bordées de plates-bandes. Ma poule, si t’arriverais à lui ranimer le bigornuche, c’est deux bagnoles qu’il devra abouler. Un cabriolet pour toi, et la grosse familiale à interjection dirèque pour moi. Ce s’rait poilpoil pour quand on partirait en véquende avec Marie-Marie et Alfred, le coiffeur. On aurait de quoi se traîner tout le matériel campinge, depuis le réchaud Butagaz jusqu’à la cantine à bouffe dans le coffiot…
Il abandonne ses rêves motorisés car nous stoppons devant un fantastique blockhaus en béton armé, beau comme le mur de l’Atlantique. Un personnage rébarbatif, aux mollets gainés de leggings, tenant en laisse deux chiens danois, s’approche de l’auto. Il nous demande ce que nous voulons.
— Rencontrer Herr Von Dârtischau-Klamar, réponds-je dans la langue de Goethe, bien que je la parle malement. Nous avons rendez-vous.
Le gus nous regarde comme les archers de la gestapo, jadis, considéraient les voyageurs d’un train franchissant la ligne de démarcation.
– Êtes-vous ces gens du Z.O.B. qui nous ont été annoncés ?
— Ya j’vole, mon pote, lui répond le Gros qui a compris. Drivenous à ton fureur, schnell, notre temps est précieux. Et d’abord remise tes médors que j’ai pas envie de me faire fouinasser la braguette par des bestiaux aussi peu tibulaires. Un coup de croque négligent de l’un ou des deux et t’es orphelin de tes gesticules.
Bien entendu, l’homme aux danois ne comprend rien.
— Herr Von Dârtischau-Klamar n’est pas ici en ce moment, mais je dois vous conduire jusqu’à lui.
— Où se trouve-t-il ?
— Quelque part, sur la route de Brême.
Ça ne me botte pas. Je déteste qu’un monsieur avec qui j’ai rendez-vous parte en vadrouille au lieu de m’attendre, quand bien même il s’agit d’un magnat de la construction automobile.
— Comment ça « quelque part » ? demandé-je sèchement.
— Nous le rejoindrons aisément. Donnez-vous la peine de me suivre.
Sans plus s’occuper de nous, il va à une Dolorès-Gode à carrosserie spéciale, fait grimper ses molosses dans une vaste cage aménagée à l’arrière du véhicule et décarre.
— C’est bon, suivez-le ! enjoins-je à notre chauffeur.
— Vous voyez, les manières de ces gens, soupire la marquise lorsque je l’ai mise au fait de ce qui se passe. Nous venons leur apporter le salut et ils nous attendent en faisant autre chose ! Quelle muflerie !
— Baste, dis-je, je pense que sa qualité d’Allemand ne fait rien à la chose. C’est plus à sa fortune qu’il doit cette désinvolture. Les grands de ce monde peuvent encore se permettre des fantaisies de ce genre et ils ont raison d’en profiter. Nous abordons une ère d’où sera bannie l’anecdote.
On fonce comme des dératés (cliché). Le gus aux danois frictionne, ça je vous l’affirme. Sa puissante carriole fonce comme un gros dard sur la route mouillée, nous vaporisant une purée fluide et brune sur le pare-brise. Nos essuie-glaces, branchés sur la deuxième vitesse, s’évertuent dans un bruit de scierie de long.
— Notez, dit Mme de la Lune, que l’Allemand, chez moi, a un comportement extrêmement discret. Il y vient comme à une ambassade, cassé en deux, cérémonieux, les talons en castagnettes. C’est un client facile à satisfaire. Classique en ses débordements. Ou plutôt qui déborde fort peu. Il prend mes filles de la même manière que son épouse et pousse des grognements gênés lorsque mes mutines prodiguent des caresses un peu poussées. Un prude ! Sous l’Occupation j’ai dû en recevoir beaucoup, hélas ! À croire que nous figurions comme points stratégiques sur les cartes d’état-major de ces messieurs. J’en ai vu qui ont débarqué chez moi avant même que d’être allés à la Tour Eiffel ou sur les Champs-Élysées. Bien entendu, en grande patriote je me suis très vite organisée. Ma maison est devenue un centre d’information. Il y avait des microphones à la tête de tous mes lits. De plus, j’entretenais à demeure la vérole de deux charmantes jeunes femmes qui m’ont poivré plus de gens de la Wermarcht que Von Paulus n’a perdu d’hommes devant Stalingrad. Elles avaient, ces chéries, des chtouilles d’un genre très particulier, dont le nom m’échappe… D’une ténacité folle, leurs vaillants gonocoques. Ah ! les braves bêtes ! On ne saura jamais ce qu’elles ont fait pour la cause des Alliés. La vérole aussi a gagné la guerre, mes amis ! C’est une vieille arme dont François Ier lui-même eut à connaître lors de ses guerres d’Italie et qui le vainquit. En traversant ces verdoyantes campagnes germaniques, je me plais à penser que, sans doute, des véroles parisiennes continuent d’y proliférer aimablement. Des véroles attrapées chez moi, qui sait ? Mes véroles, messieurs ! Ah, rien que d’y songer, je sens l’émotion qui me gagne ! La paix est revenue, l’Allemagne s’est redressée et domine l’Europe du haut de son mark, le blé a repoussé dans les plaines saccagées ; mais la vérole française hante encore les slips teutons, tenace comme un remords, coulante, endémique… Ah que c’est bon de penser à la présence, à la permanence de notre vieux pays pleurant dans les braguettes d’Outre-Rhin ses larmes de cierge ! Vive la vérole française ! Et que Dieu la maintienne !
Elle se tait. Et le silence qui suit a cette qualité des silences qui succèdent à un grand morceau d’orgues.
— Moi, fait Béru au bout d’une moulinée de réflexion, quéques menues chaudes-lances exceptées, j’ai jamais chopé de chtouille. Je crois que ça vient de mes hygiènes concernant la chose. Il est très rare que je me lavasse pas après avoir eu des reportages sexuels avec une personne, pute ou pas. Tenez, je me rappelle d’une fois…
Il louche sur sa Berthe dont la dignité l’impressionne.
— Mande pardon, fifille, lui dit-il, mais j’peux causer vu qu’y a prospection, depuis le temps. C’était avant de te connaître, alors tu vois ! Je f’sais mon service dans les Tirailleurs. On était en garnison à Limoges. Dans mon régiment ils s’emmanchaient tous comme du bon pain. L’arbi, sa force c’est ça : il peut se passer de nana. Pas pédoque de mentalité, cependant. Pour lui, se remiser popaul dans le tiroir d’un pote, ça n’tire pas à conséquence. C’est juste manière de se conjurer l’intime. Dès qu’il va en classe on l’entraîne à se farcir du chibroque. L’instituteur plonge à la tringlette ! Ça fait partie de l’éducation. Et ensuite c’est le patron qui calce l’apprenti. Tout à lavement, quoi ! Ces mecs, y sont gigognes ! Ce sidi, ça f’sait pas ma botte ! Questions meurses vous entendrez jamais dire que Béru a déraillé du droit chemin. La terre glaise, je m’en serais voulu d’en tâter ! Et s’il m’est arrivé de prendre ma température, je l’ai toujours fait avec un baromètre. M’v’là donc que je mets en quête d’un endroit pour. Facile, le premier loufiat venu, à un militaire, il lui indique le claque. J’y vais : un désastre ! Du cheptel de sous-préfecture ! De la radasse à te couper l’appétit. Des dondons monstrueuses comme sur les affiches du peintre qu’a dessiné pour le Moulin-Rouge. Çui qu’a des noms de villes, comment déjà : Bordeaux-Libourne, je crois ? Non, attendez : Périgueux-Lautrec ou Toulouse-Mont-de-Marsan. Je me dis : Alexandre-Benoît, faut que tu dégauchasses de la fourniture de meilleure quality, qu’autrement sinon tu vas morfondre des joyeuses. Je drague, et en causant avec un sergent de ville, j’obtiens un tuyau. Une boutique, dans la ville basse. Un tout petit bazar. Il est tenu par une jeune femme que moyennant une thune tu peux lui faire le coup du grand vizir. S’agit simplement de s’annoncer en prétendant que tu viens de la part de Dom Carlos, c’est le mot de passe. Paraît que la frangine raffolait de Pierre Benoît. Me v’là parti un matin. Très tôt, à la faveur d’une course en ville que le yeutenant m’avait chargé. Je retapisse le petit bazar, peint en rouge. Des babioles en vitrine. J’entre, une sonnette vachement musiqueuse m’accueille. Je me la souviens encore « Glinnnnn-glan », elle faisait. Une gonzesse se pointe, un moutard de six mois sur le bras. Belle personne. La trentaine à peine, bien bousculée sous sa blouse blanche. Brune ardente.