Deux gracieuses personnes relèvent le capot ! Les voici qui déroulent un tuyau de caoutchouc dont l’extrémité est fixée à l’ouverture du radiateur. À l’autre bout on a ligoté un entonnoir de verre. Gravement, Von Dârtischau se déboutonne et urine dans l’entonnoir. Quand il a fini, les deux assistantes élèvent l’entonnoir de manière à faire passer l’épanchement du constructeur à l’intérieur du radiateur. On débranche le tuyau. On fixe le bouchon normal. On rabaisse le capot.
Notre étrange hôte s’incline et baise le sigle fixé sur la voiture. Il a encore un geste bénisseur.
— Heil ! Heil ! Heil ! clament les girls.
Elles décrochent les cordages ayant servi à haler l’auto. Von Dârtischau se met au volant. La musique cesse. On se retient de respirer. Il tourne la clé du démarreur. Un ronron paisible retentit, sûr, régulier, annonciateur de puissance accumulée.
On écoute ce bruit fascinant, puis les choristes entonnent un lied hitlérien dont le titre m’échappe d’autant plus volontiers que je ne l’ai jamais su. Von Dârtischau démarre. Se met à tourner autour de la piste bordée de pin-up. L’une d’elles arrive de la coulisse avec une bouteille de champagne dont elle verse le contenu sur la capote baissée du cabriolet. Aussitôt, cette dernière se lève et se met en position fermée.
— En somme, tout ça est très païen, soupire Mme de la Lune. Ce baptême de voiture, quelle indécence ! Je préfère encore les coutumes de mes ancêtres qui faisaient bénir leurs meutes. Il vaut encore mieux mêler Dieu à nos joies les plus mesquines que d’agir en ses lieu et place. Votre Von Dârtischau, doux commissaire, célèbre à son profit le culte de l’être suprême. Il ne se prend pas seulement pour quelqu’un d’exceptionnel : il se prend surtout pour QUELQUE CHOSE ! À voir ses simagrées, on n’a pas l’impression que l’impuissance dont il est frappé l’affecte particulièrement. À force d’orgueil, ce vieux nazi doit considérer cette dure infortune comme un état de grâce.
Là-dessus, Von Dârtischau exit.
La piste se vide. Des péones en livrées bleu et or se mettent à assembler les grilles d’une formidable cage. Ils agissent avec célérité, à gestes précis, sans proférer une syllabe.
— On dirait qu’la séance continue et se poursuit ? remarque le Gros d’une voix pâteuse (car il a vidé la bouteille placée à sa portée et elle contenait un whisky très âgé). On va avoir droit aux lions, pour sûr.
Notre hôte refait son apparition. Chacun l’applaudit à son passage et je m’efforce de frénétiquer des battoirs afin de compenser l’apathie hostile de mes compagnons.
— Que pensez-vous de ce modèle ? demande l’Allemand.
— Sublime ! clamé-je, révolutionnaire ! De toute beauté ! Quelles lignes ! Ce profil !
— Conçu, décidé et réalisé par Von Dârtischau ! éructe l’autre d’un ton guttural. Ah, si mon glorieux Führer pouvait voir ce qui sort de nos usines, comme il serait heureux !
Il exécute un salut hitlérien et, tête baissée, le monocle en pendule, il se recueille.
— Vous n’avez jamais eu de désagréments à extérioriser vos opinions politiques, mein Herr ? ne puis-je me retenir de demander.
Il bondit.
— Quelles opinions politiques ? Où y a-t-il opinion politique à vénérer la mémoire du plus grand homme que l’Allemagne ait connu ? Un ramassis de lâches et de poltrons l’a couvert d’opprobre et de crachats à la fin de la guerre. Il était de bon ton de brûler son image ! Chacun le reniait ! Abjurait sa foi en lui. Un peuple entier a compissé ses cendres pour se faire bien voir d’un ramassis de ploutocrates juifs dont il redoutait à juste titre la vengeance. On a cru à sa défaite, alors qu’il remportait la plus formidable des victoires ! Il devait parcourir ce chemin de Damas pour instaurer définitivement le nazisme. Il lui fallait cette apparente débâcle pour triompher plus sûrement. Il devait connaître cette fin wagnérienne, comme le bürger Jésus sa Passion afin de vivre éternellement dans notre peuple et dans le monde entier. Imaginez Herr Christ terminant ses jours en prophète embourgeoisé, replet, honoré, gavé, blanchi. Croyez-vous qu’il aurait eu cet impact sur les siècles à venir ? Jamais ! De même qu’un Hitler victorieux, dodu, chenu, podagre comme Franco. Un Hitler-à-roulettes, si je puis dire, se serait englouti dans l’indifférence et la morosité générale. Seulement il a voulu l’Apocalypse pour mieux imposer ses idées. Son message a été tracé avec du sang et du feu sur la terre et dans le ciel de mon pays, et il se remet à flamboyer pour l’éternité. L’Allemagne est florissante ! L’Allemagne est über alles ! L’Allemagne est sauvée ! Elle est devenue le phare qu’il voulait ! La puissance kolossale qu’il espérait. Et ça ne fait que commencer. La Gross Conquête est en marche !
Il se tait, car la cage est montée. Un garçon de piste lui apporte un fouet à manche d’or.
— Excusez-moi, dit-il, il est l’heure que je batte ma femme.
Il tire de sa poche une paire de gants blancs, faite d’une peau extra-fine, l’enfile posément, froidement, avec le déterminisme glacial d’un monsieur s’apprêtant à larguer un appréciable tonnage de bombes sur une population sous-développée.
— Ai-je bien compris ? lui dis-je. Vous parlez de battre votre femme ?
— Exact. Elle m’a trompée et je la châtie tous les soirs avant le dîner. Ça me met en appétit.
Il a un sourire qui découvre de l’or dans sa denture.
— Lorsque j’ai eu la révélation de mon impuissance, vous pensez bien que je n’ai rien dit à la donzelle. Je ne me souciais guère d’encourir son mépris. J’ai seulement engagé un bellâtre de cinéma pour la séduire. Le genre ténébreux à gros sourcils. Du cheveu et peu de front, l’œil de velours mais vide. Des dents de carnassier, mais fausses. Une technique standard, applicable aussi bien à la servante de brasserie qu’à la femme de diplomate. Bref, ce qui convient en pareil cas. Un séducteur professionnel séduit, comprenne qui peut. Son charme, pour frelaté qu’il vous paraisse, est garanti. Les femelles n’y résistent pas. C’est un mystère… Sans importance d’ailleurs.
« Je lui ai discrètement mis ce freluquet à portée de main et deux jours après elle l’avait entre les jambes. Il ne me restait plus qu’à savourer le flagrant délit. C’est bon. C’est exquis. Brusquement, votre épouse passe de l’état de suzeraine à celui de vassale. La loi, la morale, la religion, les mœurs, se mettent à votre disposition. Vous voilà devenu le maître absolu. Ab-so-lu ! entendez-vous ? Si les hommes mariés savaient combien cette position est voluptueuse, ils agiraient tous comme moi. C’est si simple ! Si parfait ! Si incontestable ! »
— Et vous la frappez ? béé-je.
— Je lui ai donné le choix entre ça et le divorce. Elle a préféré le fouet. Elle tient à mon nom, à son rang. À moi aussi, peut-être ?
Allez donc savoir avec les femmes ! Ou bien, plus simplement, ne déteste-t-elle pas les coups. Vous l’avouerais-je, Herr Kommissaire ? Depuis cet « accommodement », je suis heureux. Heu-reux ! Fouetter est meilleur que faire l’amour. Plus stimulant, moins fatigant. Moins niais ! Dorénavant, les seuls rapports physiques que j’entretiens avec mon épouse, sont des rapports de flagellation. Il y a un manche et une lanière de cuir entre nous. J’ai pris mes distances ! Et je tiens le manche ! Von Dârtischau n’est plus en état d’érection ? La belle foutaise : il est en état de grâce ! Je bénis le ciel de m’avoir guéri des stupides tourments de la chair, si déplaisants, si assujettissants. La gueuse m’arrachait des fortunes sur l’oreiller. Savez-vous le comble de son audace ? Vous ne devineriez jamais ! Un jour de transes, elle a exigé que je lui achète une Ferrari ! Moi, le constructeur des fameuses Dolorès-Gode, les meilleures voitures du monde, j’ai dû offrir une Ferrari à cette truie — ô faiblesse ! À présent fini tout cela. Je me suis repris. Je règne ! Je suis libre. La Ferrari ? Nous l’avons brûlée dans une clairière la semaine dernière. Au clair de lune ! Féerique ! Le vieil Enzo aurait vu ça, il en crevait ! J’ai exigé que tout mon personnel défèque dessus avant l’autodafé. J’ai contrôlé : tout le monde a apporté sa contribution. J’ai même versé une prime à une diarrhée. Ah ! Je vis ! Enfin ! À temps ! Plaise à Dieu que jamais je ne rebande, c’est trop vilain ! Mon Führer qui pratiquait l’abstinence serait fier de moi !