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Deux hommes amènent une femme jeune encore, rousse, mais pas désagréable, aux formes un peu lourdes et à la mine altière. La personne porte une sorte de kimono serré à la taille par une longue ceinture d’étoffe.

Elle reste immobile au centre de la cage pendant que les deux péones se retirent. Sainte-Blandine dans l’arène ! Jehanne au bûcher ! Une noble martyre affrontant sans faiblir son destin.

Von Dârtischau pousse une porte pratiquée dans l’enceinte grillagée et rejoint sa femme. Une fois, deux fois, trois fois, il fouette le sol pour s’assouplir le poignet et faire claquer la mèche acérée. Et puis le voilà qui invective sa bonne femme. Ce qu’il lui bonnit, impossible de vous le traduire ! C’est trop rapide ! Trop fort ! Je pige pas. Déjà, faut admettre, l’allemand est une langue qui s’aboie. La colère la rend plus inaudible qu’une autre. Un Italien en pétard, ça donne un air d’accordéon. Un Arabe, t’as l’impression de renverser une brouettée de gravier sur un toit de tôle. Un Parisien, tu te marres parce que c’est riche en superbes métaphores. Même un Anglais, tu supportes. L’Allemand, tout de suite, ça devient la bande sonore d’un film de guerre. Il éructe, le monoculé. Il tonne ! Il teutonne ! Ça lui vient tout de la gargante. T’as l’impression qu’il va s’extraire les amygdales et les glavioter sur le plancher dans un écheveau de cordes vocales. Un bigntz inouï. Des fêlures de tympan, il provoque ! Des lézardes de trompes. On racorne des portugaises. On se presse les paumes dessus. Il chahute avec les décibels, l’imprudent.

— Il va tout de même pas la dérouiller, sans blague ! glafouille le Gros.

Comme pour dissiper son incrédulité, Von Dârtischau porte un premier coup à sa garce. La lanière s’enroule durement, en miaulant, autour des reins de l’infidèle. Ce vilain bruit, nous l’avons ressenti dans notre chair.

— La brute ! grince la marquise, il fouette à la cow-boy ! Chez moi, certes, il y a des séances. J’ai même une spécialiste engagée spécialement, une Brésilienne, mais la technique est absolument différente. Notre fouet stimule, il ne blesse pas. Chez ces gens-là, voyez, ça prend tout de suite un abominable côté tortionnaire.

— N’empêche, bavoche Berthe…

— N’empêche quoi ? Ronchonne son baleinier.

— Il cogne bien. Il frappe fort ! Il va p’t’être plus au radada, mais ça reste du Jules ! Regarde-moi c’t’énergie, si elle est énergique ! Ce coup de poignet ! L’épaule qui s’y met. La rotation du buste ! Ce jeu de jambes ! Et le visage du monsieur ! Un dog ! Allemand ! Écoutez, y a pas, mais c’sont des hommes, ces hommes-là ! En v’là un que j’aurais bien de la satisfaction à lui redonner ses aises de mâle ! On sent qu’il en a l’usage ! Au lit, y doit se montrer impitoyable ! Cruel dans ses plaisirs ! J’aime ! C’est la nature d’un prince. Le type qu’a pas de considération adverse. Y s’enfourrage tout le bonheur ! Un maître ! Je le devine dans ses furies ardentes, votre constructeur d’autos. Comment qu’on doit le sentir guerrier à bloc ! Râpeux comme s’il porterait une armure ! Violent à t’en crever la panse ! Les reins d’acier ! Le genou en colère. Rrran ! Et qui te fout des gnons dans le plus fort de ses péripéties ! Qui t’insulte, de même ! Te mord ! Pas par amour : par vice ! Ho, la brute ! Et puis je vais vous faire un n’aveu : j’aime les chauves ! Les vrais entièrement déboisés. On sait qu’avec eux y va se passer quéque chose ! Vous en avez qui se font tondre. Ça dénote déjà des instincts, mais ça ne vaut pas la calvitie textuelle.

— Et Alfred ? objecte Bérurier, il est dégarni de la capsule, p’t’être ? On dirait un O’Cédar !

— Je t’en prie, morigène la mahousse, confondons pas sentiment et technique !

Là-bas, dans la cage, la cruelle séance se poursuit. Mais en l’occurrence, c’est le dompteur qui est le fauve. Mme Von Dârtischau émet des plaintes acides. Depuis longtemps son kimono s’est dégrafé, découvrant ses volumes appétissants. La malheureuse tente de se protéger les points délicats avec les bras et les jambes. Elle se met en arc de cercle, fait des sauts de côté, sans parvenir à éviter les coups appliqués que lui place son mari.

Insoutenable.

— Moyenâgeux ! glapit Mme de la Lune. L’Inquisition !

Elle n’a pas le temps d’en dire davantage. Un incident dont je redoute les conséquences vient de se produire. Il est signé Béru. Le Gros, en effet, a enjambé la piste et s’est engouffré dans la cage. Il est en train d’arracher le fouet à Von Dârtischau. Je le vois porter un coup de boule dans la mâchoire de l’Allemand, lequel culbute dans le sable de l’arène. Non content de cet exploit, Alexandre-Benoît se met à fouetter l’empereur de l’automobile. Des péones se précipitent ! L’orchestre qui s’était tu, joue : « Protège-moi, mon Dieu ». Mme Von Dârtischau remet son kimono en jetant des regards éblouis de reconnaissance à son sauveur ! Je hurle un : « Béru ! Ici, tout de suite », qui se perd dans le brouhaha. Berthe fulmine. Elle conspue le butor. Le spectacle était si beau ! Lui plaisait tant ! L’émoustillait si fort… Au contraire, ma marquise applaudit.

Enfin, tout rendre dans l’ordre, ou presque. Les employés du Von Dârtischau Circus maîtrisent l’énergumène. L’industriel se relève en étanchant de son mouchoir les balafres sanguinolentes que lui a infligées Sa Grassouillette Majesté.

Il est pâle et étonné et regarde Bérurier après avoir assuré son monocle dans son arcade devenue préhensile.

— Stupide ! lui dit-il. Toute l’inconséquence française On se croit chevaleresque, on veut l’être et on n’est que grotesque. L’impétuosité s’accompagne immanquablement de gaucherie. Monsieur, je vous situe entre le clown et le lutteur de foire. Vous êtes un compromis. N’importe, je vais faire quelque chose pour vous : passer outre ! Nous nous battrons. Je suis l’offensé, j’ai le choix des armes. Nous lutterons au sabre de cavalerie, et nous combattrons à cheval, ici même, demain matin. Je vous servirai de témoin ! Cela dit vous êtes mon hôte, aussi nous oublierons ce fâcheux incident jusqu’à demain. Voulez-vous huit heures ? J’aimerais vous tuer avant de dicter mon courrier.

Bien qu’il soit plus essoufflé qu’une machine à vapeur crevée, le Gros est nullement débordé par ce langage. Il a agi dans la foulée, en étant un tantisoit beurré. À présent, la réaction se fait. Bien ! Il renifle, opine.

— Y a volte maille n’air ! Demain huit plombes on se pourfend la frite. Si vous croyez me paniquer av’c vot’ coupe-cigare, vous vous carrez le doigt dans le monoc’. J’ai servi dans les tirailleurs où que des arbis plus fortiches que vous m’ont enseigné l’art et la façon de manipuler une rapière, si tant et bien que vous risquez de vous retrouver avec la raie au milieu, malgré c’te pelade qu’impressionne tellement ma bobonne.

L’autre hausse les épaules dédaigneusement et vient nous rejoindre.