— J’espère que vous me ferez l’amitié de venir prendre une coupe de champagne dans mes appartements ? nous propose-t-il comme si absolument rien ne s’était passé, il m’en reste de l’excellent, millésimé : 1939 ! Je l’ai pris moi-même à Épernay en passant.
J comme jouir
Les appartements auxquels fait allusion Von Dârtischau sont princiers. Sa roulotte salon, pour vous donner une idée, est en marbre blanc. Aux murs plusieurs Bruegel. La cheminée est gothique, ce qui ne mange pas de pain et l’on n’y brûle que du bois de santal. La roulotte salle à manger, elle, est entièrement meublée en Louis XIII d’époque Richelieu. Une précision : chaque caravane constitue une pièce et toutes sont reliées entre elles par un couloir amovible, tendu de velours. On obtient ainsi la reconstitution d’une maison de trente-deux pièces, plus piscine, tennis couvert, salle de gymnastique et bureau de poste. Vous parlez d’un luxe, non ? Vous avez déjà vu des extravagances pareilles, vous autres ? On croit rêver ! C’est simple : si je ne l’écrivais pas, je n’y croirais pas ! Beaucoup de gens s’imaginent qu’il ne reste plus beaucoup de grosses fortunes de par le monde occidental. Que c’est fini les débauches luxueuses, les caprices de nabab ! Ils ne supposent plus la folie dépensière que chez quéque émirs noyés dans le fuel, des sultans avec Cadillac en or massif et baignoires taillées dans des émeraudes ! « Les Mille et une Noyes » qui ont des petites giclées ultimes. Là, ils admettent un peu, parce qu’au siècle de Mâme Soleil, ce serait dommage qu’on se prive pour autant de Chère rasade !
Mais ils refusent de croire qu’il existe des bourrés vertigineux, si craquants de pèze que ça leur dégouline par les fentes. Nient l’existence des super-extra-riches qui sont obligés de se grouper dans des coins exprès, à l’abri des cupidités, pour, en toute quiétude, se torcher le conduit avec des billets de mille (suisses) ou des traveller’s qu’ils ont la flemme de toucher. Eh ben, j’ai le regret de vous déformer que ça existe, mes lapins ! J’en vois, en côtoie, en admire — car ils sont admirables, n’étant point semblables à nous. Des mecs qui se font construire d’immenses fenêtres pour jeter leur argent au travers. Des fenêtres toutes seules, plantées dans la montagne. Avec des cadres en or, des vitraux-cathédrales en pierres précieuses. Ils les ouvrent. Près d’eux y a de grands coffres-forts posés à la renverse dans l’herbe. Des coffres pleins d’or, de billets, d’actions, d’obligations, de coupons, de bons multiples. Ces infortunés fortunés y puisent à pleines mains et ils jettent voluptueusement l’argent par les fenêtres. Ils y vont d’un grand courage, si vous saviez ! Des vrais dockers ! Et encore, le docker se ménage ; parfois il rechigne ou se fout en grève. Se plaint de tours de reins ou fait des tours de cons. Le potentat, lui, il est stoïque ! Inépuisable ! Sublime dans l’effort ! Il jette, jette, jette ! Tiens, encore, encore ! Quelle merveilleuse régularité ! J’en ai le cœur gonflé de compassion ! Le regard mouillé de tendresse humaine. Le geste auguste du semeur que causait Totor ? C’est lui qui l’accomplit. Vous le verriez lancer son blé. Si abondamment, si profusément, si vite, si loin… On a envie d’applaudir. Et puis de crier « Stop ». De dire : « Non ! Arrêtez ! » Ou alors dirigez ça sur l’Insulinde, l’Afrique, la Sud-Amérique… Voire même sur Issy-les-Moulineaux où qu’on trouverait à la rigueur des clients pas trop bloqués des vertèbres pour ramasser ce qui tombe de la manne sanglante !
Seulement l’argent jeté par les fenêtres a une particularité : il ne concerne pas les autres. N’est point récupérable. C’est du pognon qui se désintègre avant de toucher le sol. Rien que son passage dans l’atmosphère : et flotttt ! Disparu ! Un phénomène parmi tant d’autres. Von Dârtischau, dans son genre, il pratique le sport en question. Fenêtre sur cour ! Il culbute son blé à tout-va. Il aime craquer l’artiche. Le réduire en poudre menue, en décoction. Ça se voit clairement dans ses débauches capricieuses. Lui, quand il t’offre le caviar, te faut une pelle de soutier pour arriver à retrouver la sortie.
Je viens de me contagier une deuxième louche d’œufs d’esturgeons, de quoi faire une omelette pour huit personnes, l’ambiance, sans être chaleureuse est du moins assez détendue, la vodka aidant. Le plus euphorique de nous tous est sans conteste Béru. Le Gros, j’ai eu maintes occasions de le constater, la vodka lui met l’âme en liesse. Faut reconnaître qu’il l’écluse comme du vin de table, à grands verres sans faux-col. Ne la pompe pas cul sec. Il a francisé la consommation du ruscoff breuvage, lui. Il boit d’un gosier tranquille et sûr. Sa glotte ponctue doucement avec un bruit de clapet docile.
Ses rapports avec Von Dârtischau, pour qui ignore l’incident de tout à l’heure, semblent au beau fixe.
— Alors, v’s avez aucune idée de l’endroit qu’on aurait pu coller c’te pile pour vous engorger les aumônières ? insiste-t-il.
— Nein, répond l’industriel. On a tout fouillé, éventré les coussins, les sièges, les matelas… Rien trouvé ! J’ai moi-même « questionné » mon personnel, personne ne savait rien. Et croyez-moi : quand j’interroge, j’interroge ! Trois domestiques sont encore en traitement à l’hôpital pour des lésions rénales ou des trépanations. J’ai suivi des cours d’interrogatoire pendant la guerre. Passionnant ! On comprend vite que les hommes ont réponse à tout. Ils croient parfois ne rien savoir, mais tous savent des choses et les taisent par manque d’à-propos. Avec un « interrogatoire en règle » on donne de l’à-propos aux discrets.
— Votre manucure ? coupé-je…
Il sourcille par-dessus son monocle.
— Quelle manucure ? Me prenez-vous pour une petite folle, Herr Kommissaire ? Je me fais moi-même les ongles.
— Suivez-vous un traitement quelconque d’ordre médical ou paramédical ?
Il hennit.
— Regardez-moi ! Du bronze ! Ma vraie fortune, c’est ma santé. J’aimerais que vous touchiez mes muscles !
Il tend son bras bandé à la marquise :
— Madame, je vous prie ?
Mme de la Lune hésite, puis pince le biceps qui lui est proposé, ou du moins tente de le pincer. Elle fait une moue chagrine.
— J’ai l’habitude de m’assurer de la vigueur de certains membres, mon cher monsieur, dit-elle, mais je m’intéresse peu au bras. Le bras ne signifie rien, il est l’orgueil des portefaix, quelque chose comme la force centrifuge (donc plutôt négative) de l’homme, alors que son sexe représente sa force centripète.
— Moi ! Moi ! Moi, j’veux toucher ! clame Berthe qui s’en ressent comme une follingue pour l’Allemand.
Von Dârtischau lui donne satisfaction, tout heureux de trouver acquéreur pour ses biscotos d’airain. La Gravosse roucoule des « Rrrrhâaaa » d’orgasme en le palpant qui le font s’épanouir d’aise.
— Ce qu’il est fort ! Ce qu’il est dur ! On dirait de l’acier ! Je vous jure : de l’acier, textuel !
Son bonhomme grogne en se servant un verre de Moscowskaïa :
— Si c’est pour se coltiner un lézard crevé dans le kangourou, tu sais, ma poule, vaudrait mieux qu’y soye moins métallique des brandillons et plus ferme sur les prix dans la région des Basses-Alpes. À quoi ça te sert d’avoir des muscs de briseur de chaîne si, au plume, t’as le grognard indolent ? Rappelle-toi Evariste, not’ voisin d’espalier ? C’t’armoire ! Ces pectoraux ! C’te ceinture à bedonminale ! Il tordait une pièce de cinq francs av’c ses doigts, seulement question bourre-bourre il jouait relâche pour transformations et sa bergère était obligée de se rapatrier sur les livreurs pour pas s’entartrer le glandulaire.