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Le temps s’écoule dans l’humidité solennelle de la clairière. On entend parfois le cri d’un oiseau de nuit ou le froissement d’une branche. Je pense à Félicie, toute seule dans notre petit pavillon de Saint-Cloud, à l’ombre des grands immeubles nouvellement bâtis. Elle souffrait d’une grippe lorsque je suis parti, la dernière fois. « Ce n’est rien, mon grand », m’a-t-elle assuré en m’embrassant. N’empêche qu’elle avait les yeux brillants, le nez rouge et les tempes chaudes. Elle toussait. Contre sa volonté, en douce, j’ai tubé à notre toubib de famille pour lui demander de passer la voir. M’man, on la laisserait faire, elle ne se soignerait jamais. Elle appartient à cette catégorie de gens qui ont honte d’être malades. Pour Félicie, garder le lit est une espèce d’indignité. Ah, ma chère vieille, si tu savais comme je te dépêche des ondes tendres, depuis ce cirque de maboul ! Tu me manques. Tu m’auras manqué toute la vie, par appréhension… Car le bonheur de t’avoir est toujours corrompu par la perspective de te perdre.

Des clameurs retentissent !

Des lumières se mettent à foisonner. Le « camp », si l’on peut appeler ainsi le caravaning de Von Dârtischau, est tout à coup empli d’une sorte de tonnerre fou qui roule et tourne en tous sens, s’enflant démesurément, chassant le sommeil et l’obscurité. Des gens en tenue nocturne s’agitent, se bousculent, s’interrogent, se répondent par des questions. Je quitte ma roulotte pour me pointer aux nouvelles. Elles ne sont pas brillantes.

Le couple Bérurier est au bas du perron de la caravane-chambre-à-coucher du magnat. On dirait Adam and Eve chassés du paradis terrestre. Dressé dans l’encadrement de la porte, en pyjaveste, Von Dârtischau est là qui trépigne, et hurle, et gronde et menace ! Comment sa gorge peut-elle résister ? Ceci ferait l’objet d’une étude pour des oto-rhinos.

— Crapules ! Misérables ! Assassins ! crie l’industriel (en allemand issu de germain). Je vous ferai fusiller ! Qu’on les arrête ! Schnell ! La gestapo ! Interrogatoire ! Jugement d’exception ! À mort ! Pan ! Pan ! Pan ! N’oubliez pas le coup de grâce ! Faites-les parler ! Arrachez-leur les yeux, les dents, la langue ! Mettez de la poix en fusion dans leurs anus ! La baignoire ! Je vous l’ordonne, pour tous les deux ! La baignoire de paraffine ! Les électrodes ! Schnell ! Et des bûches de bambou sous les ongles ! J’y mettrai le feu moi-même ! Placez-les dans de la chaux vive ! Pendez-les par les pouces ! Non, attendez, on va leur ouvrir le ventre et le remplir de poivre en grains après l’avoir vidé ! Pas en grains. : moulu ! Je porte plainte ! La police ! Voies de fait sur ma personne ! Sales Français ! Cochons de Français ! Boucs de Français !

C’en est trop. Bérurier remonte le perron et tire une praline au menton de Von Dârtischau.

— Ménage tes espressions, bougre de vieille guenille ! dit-il sévèrement.

Comme par enchantement, le personnel qui se pointait s’esbigne. M’est avis que ces gens ne sont pas mécontents de voir corriger leur tyran pour la seconde fois consécutive.

— Sans blague, s’emporte Béru, on redonne à c’t’endoffé la vigueur du ciment armé (là, il remonte le pyjaveste du gars foudroyé pour prouver ses dires, et de fait les prouve de façon impressionnante) et au lieu de nous offrir une de ses chignoles à la con en manière de remerciement, il nous engueule comme si on serait un ménage de merlans avariés ! Non, mais ! Non, mais ! Non, mais ! faut être un vieil enviandé de nazi hitlérien pour se permettre ! Ses guindes, il ira les construire à Charenton, ce macaque ! Il a autant de cheveux qu’une tête de manche à gigot et y s’permettrait d’insulter la France dont j’ai l’honneur de représenter ici, moi et mes amis ! La France, elle t’emmerde, hé, Dugland ! La France, elle trique, elle ! L’a pas besoin qu’on lui fisse du beau-gosse-mollesse pour avoir un retinton de vigueur ! La France, elle baise, mon pote ! Ses cinquante millions de Français se foutent en rang pour te tirer un bras d’honneur. Et si tu serais pas content, ils t’en poussent long commak en guise de thermomètre !

Il redescend les degrés de marbre et présente un bras galamment arrondi à son épouse.

— Viens, ma Blanchette, viens, ma goutte de rosée, lui dit-il. Ce pas beau est indigne de ce dont tu viens de faire pour lui. Elle a raison, la marquise : moins l’Allemagne godera, mieux ça vaudra.

— Que s’est-il passé ? m’enquiers-je en abordant les deux amoureux.

— Ah ! t’es là ! enregistre Alexandre-Benoît avec satisfaction. Figure-toi qu’on a eu un pépin sur le parcours. Pour commencer, tout fonctionnait comme dans un bain d’huile ; je me fais recevoir de ce vieux peigne, je lui cause du duel de demain comme quoi je préférerais qu’on ne se bâtisse pas à cheval, vu que depuis la ferme à mon vieux, j’ai jamais remonté sur un canasson. Il me dit qu’il va réfléchir, bon, très bien, tout ça… Moi j’écrase ta pilule avant de gerber et au bout des trente secondes réglementaires, ma Berthe me remplace dans son gourbi et le trouve endormi. Elle profite du fait pour entreprendre ses petits travaux de plomberie. Pour la troisième fois : the miracle ! V’là mon Von qui se paie un mât de Gascogne module Hercule. J’entendais Berthy qui exclamait de satisfaction, la brave petite. Mais le Teuton bigornait si fort du brise-jet que ça le réveille. Le con se tâte Il constate ! Cette sirène ! L’évacuation générale du barlu, il sonne ! Des gueulanches à n’en plus finir ! Se met à rebuffer ma Gazelle, puis moi qu’attendais dans le dressingerome. Nous vire à coups de savates ! La crise…

— J’ai entendu, coupé-je.

— Tu vois, murmure Béru. Quand il nous déballait ses théories dans la soirée, comme quoi il préférait rouler sur la chambre à air plutôt que de brandir de la bannière, je me disais in petré : cause-toujours, mon lapin. Lorsque tu te retrouveras avec un périscope façon Nautilus-retour-de-la-banquise, t’allumeras les lampions. Comme quoi je me gourais, hein ? Que veux-tu, y sont ainsi… C’est des gens, tu leur donnerais l’Alsace-Lorraine, y te demanderaient si on a bien vidé les chiottes avant de partir !

K comme Knoch-out

— Vous n’allez pas laisser perpétrer un tel assassinat ! s’écrie la marquise. Partons !

La chère femme est révoltée à la perspective de ce duel.

Faut admettre qu’il y a de quoi. Il roupillait comme la Loire, Béru, lorsque les valets de Von Dârtischau sont venus nous réveiller. Duel à 8 heures ! Le P.-D.G. de Dolorès-Gode y tient. Plus que jamais !

— Ce n’est que dans le sang qu’on lave un tel affront !

— Voyons, m’exhorte Mme de la Lune, votre ami, de son aveu même, ne sait pas se tenir à cheval. Il sera massacré, fendu comme bûche ! Et vous supportez cela ! Vous trouvez que ces gens ne nous ont pas fait assez de mal, commissaire ? On doit allonger la liste de leurs victimes ? Pourquoi ? Pour le bon plaisir d’un fou sanguinaire ? D’un maniaque ? Car votre Von Dârtischau n’est qu’un malade, vous le savez bien !

Je hausse les épaules.

— Béru est libre de décider, fais-je.

L’intéressé, pour l’instant, trempe des tartines beurrées dans un café au lait. Il rêvasse. Nulle appréhension chez cet être de bien. Il est paisible et sans peur.

— Vous cassez pas, marquise, murmure-t-il en enfourrant vingt-cinq centimètres de pain dans son clapoir (car Béru aime à parler la bouche pleine, à croire que ça facilite les pirouettes de sa pensée). Vous cassez surtout pas. Bourrin ou pas, j’y filerai son avoinée au Chleuh ! Qu’on se rattrape un peu de 40 quand on en a l’occase, quoi, merde ! Mon pauv’ père, en juin 40, il a rien pigé à ce dont il lui survenait. Versé dans la territoriale, il se tenait loin à l’arrière des lignes françaises. Sans avoir remué d’un mètre, il s’est trouvé tour à tour en première ligne, et puis à l’arrière des lignes allemandes !