— Il y a là évidemment de quoi vous tarauder l’hypophyse, convient la marquise. Mais vous ne devez pas pour autant affronter ce monstre, cher bon Bérurier.
— Y m’a provoqué, j’me défroquerai pas devant cézigue ! tranche le Gros. Si je me dégonflais, je crois que j’irais me cacher dans une île déserte, comme Robinson Crusoé.
La vieille dame sourit avec indulgence.
— Il n’existe plus d’île déserte, mon pauvre ami. Et si Crusoé revenait dans la sienne, il trouverait un Hilton à la place de sa cabane et ces messieurs et dames du Club Méditerranée sur sa plage. Ah ! chère âme, vous possédez encore la fougue de la jeunesse et vous avez confiance en vous ! C’est le bien le plus précieux dont un homme puisse disposer en ce monde, la confiance en soi. La confiance est une tolérance. L’individu qui se tolère est puissant. Vous verrez comme l’âge détruit tout. Lorsqu’on est vieux, il ne vous reste plus que la classe, aussi faut-il s’efforcer d’en acquérir. À partir de quel âge commence-t-on d’avoir un passé ? J’ai beau regarder en arrière, je ne parviens pas à me prononcer. Sans doute est-ce à dater de l’instant où meurent autour de vous des gens familiers ? Et encore… On se passe si bien des gens qui ne vous sont pas indispensables. Je dois vous sembler pessimiste ce matin, c’est que je crains pour votre vie, mon cher. Vous êtes un brave homme et il en est si peu d’authentiques.
Elle parlerait longtemps encore, notre bonne marquise, si les sbires de Von Dârtischau ne venaient quérir Béru pour le duel.
Le Gros vide son bol et se lève.
— Attendez ! s’écrie Mme de la Lune.
Elle dégrafe rapidement son corsage et remonte des profondeurs de sa gorge fanée un scapulaire noir.
— Faites-moi plaisir, Bérurier : portez cela sur vous pendant votre combat. Il contient une relique qui, je le sais, vous protégera.
Béru a un sourire humide et son œil frise.
— Pas besoin, ma marquise, dit-il… Pas besoin…
Il fait saillir son biceps droit et déclare en le tapotant de sa main libre :
– Ça, oui, c’est de la relique ! Garantie pur sucre !
— Que nenni, mon brave ! Ne jouez pas à l’esprit fort. L’incrédulité est un luxe que l’homme n’a pas les moyens de s’offrir.
Dompté par l’autorité de notre amie, le Gros passe la chaînette à son cou de taureau.
Anxieux, nous le suivons.
Cela ressemble à un film historique.
Henri II et Montgomery. Des péones en tenue bleu et or tiennent par la bride deux superbes palefrois (comme quoi le bonhomme évolue. Autrefois je n’aurais pas manqué d’ajouter « qui n’ont palefroi aux yeux ». Eh ben maintenant je me retiens sans trop d’efforts. C’est un signe, non ?).
Bêtes superbes que ces chevaux ! Noirs ! Le poil luisant ! Une sellerie de cuir rouge cloutée de cuivre. Des pompons aux œillères, la queue coiffée en chevelure d’écuyère.
Nous prenons place dans les gradins (là aussi, j’aurais ajouté un truc dans le style « gradins dauphinois » ; ce qu’on peut changer tout de même ! J’ai honte. Quand je vois comme la littérature vieillit mal, je me dis : « Faut-il que les classiques aient été intelligents pour ne pas avoir l’air con de nos jours ! »)
À peine sommes-nous assis que les deux antagonistes font leur apparition. Béru en tenue de tous les jours, sauf qu’il a roulé le bas de ses pantalons dans ses chaussettes dépareillées ; Von Dârtischau en tenue de piqueur. Si vous le verriez avec ses culottes blanches, sa veste rouge, sa bombe, vous en prendriez des vapeurs, mes belles ! Pour le coup, oui, le monocle lui va bien, le complète. C’est rien, un monocle : un verre de montre, et pourtant ça te change la physionomie d’un individu. J’en sais, en France, tenez, ils se carreraient un carreau dans le lampion, ça leur améliorerait la frite. Vous prenez n’importe qui, au hasard, sans chercher… Tenez : M’sieur Maurice Schumann for exemple. Eh ben j’suis certain qu’avec un monocle, il aurait moins l’air comme ça. Et d’autres, beaucoup d’autres que leur liste ferait longueur si je la publierais ici ! Moi j’en ai connu plusieurs monoculés, franchement, ils avaient pas la mentalité de tout le monde. C’étaient des mecs en marge : la gentry de la rondelle. Un surtout, je me rappelle. Je dirai pas son nom bien qu’il soye mort. Je l’avais surnommé « La rondelle du Faubourg (du faubourg St-Germain, sous-entendu). Un soir qu’on déambulait, beurrés comme trente-six tartines le long des quais, à se réciter du Baudelaire, le vent soufflait si fort et tant à rebrousse-poil qu’il lui arrachait son vasistas de la lucarne. Bon, une première fois on entend « cling » v’là le monocle en poudre sur le trottoir ! Mon ami (c’était un vieil ami à l’époque, alors qu’à présent c’est juste un souvenir) sans se départir de son calme ni s’arrêter la déclamance, il puise un autre monocle dans son gilet et se l’assujettit.
On continue sa route.
Nouvelle bourrasque.
Re-cling.
Et de deux !
Mon compagnon, sans sourciller (c’est le cas de le dire) prend un troisième monocle dans une autre poche de son ventral.
Nouveau cling !
Il se palpe, déniche encore un monocle et me prenant par le bras me déclare :
— Allons nous mettre à l’abri dans ce café, là-bas ; c’est mon dernier !
C’était un type pas banal, j’atteste. L’un des ultimes représentants d’une espèce totalement disparue et qu’aurait plus sa place dans les jours d’aujourd’hui.
Vous verriez la manière dont l’industriel à califourchonne son bourrin ! Presque de la haute-voltige. Ça n’en est pas à cause qu’il se retient, par élégance. Mais cette prestesse, madoué ! Vzzouttt ! Le voilà en selle. Berthe en a un râle de la gorge.
— Quel homme ! elle soupire ! Cette classe, bordel de Dieu, ! C’t’élégance naturelle ! On dirait le chevalier de Robespierre, ou bien le Prince Charles ! Eric Vend-ce-troën !
— Van-Van la Tulipe ! lui soufflé-je sardoniquement.
— Oui, accepte-t-elle avec reconnaissance. Qu’est-ce v’v’lez : Allemand ou pas, faut s’incliner. Et c’t’homme majuscule aurait voulu rester impuissant !
Von Dârtischau attend son antagoniste en flattant l’encolure de son cheval pour le faire tenir tranquille, car l’admirable animal a le sang chaud (ici je m’en serais voulu de ne pas ajouter « Pança »). Les aides s’activent pour aider le Gros à se jucher mais ils ont eu beau lui descendre un étrier, Sa Majesté ne parvient pas à enfourcher sa monture.
— Merde, il est trop haut, vot’ gaille ! fulmine mon copain. Faut la grande échelle de la caserne Champerret pour grimper dessus ! Un escalier roulant ! Un monte-charge ! J’eusse préféré un p’tit poney, même un bourricot. Quéque chose que je puisse atteindre les pédales, quoi. Tenez : un vélo. Si votre crâne rasé voudrait, je le prends à bicyclette ! Alors, là oui, la bécane, ça me connaît. J’ai démarré dans les agents cyclistes.