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Et une longue accolade les réunit.

– Bon, faut pas rester comme ça, à découvert… Travis se sépara de Pinto et tapota un code sur le clavier digital.

Un petit claquement suivi d'un bruit de moteur se fit entendre. La porte commença à se relever, les obligeant à se repousser. Elle bascula vers le haut, pour se ranger contre le plafond, lentement, dans un strip-tease mécanique.

Hugo ne pouvait détacher ses yeux de l'ouverture immense qui se dévoilait.

Dans la pénombre du hangar, un splendide voilier noir et blanc, parfaitement gréé et prêt au départ pointait son beaupré vers le soleil.

– C'est donc ça la Manta, demanda Hugo en anglais, en marchant lentement le long de la coque. Un beau seize mètres, au moins. Fin et racé.

– Oui, répondit Travis, il nous a fallu près de trois ans pour achever sa construction.

– Ici? demanda Hugo en montrant le haut hangar d'aluminium.

– Non, non, répondit Travis en riant. Ici nous ne l'avons amené qu'en novembre dernier, pour les finitions et les réglages… Il était en construction dans un atelier naval à Lisbonne.

Travis les conduisait à un petit bureau vitré, situé au sommet d'un escalier qui formait ensuite une coursive à trois mètres du sol, le long du hangar.

Ils prirent place dans le petit bureau, Travis se postant devant un vasistas qui donnait sur la plage. Sa fille vint se coller à ses côtés. Hugo s'assit sur un vieux fauteuil et Pinto sur une chaise qu'il retourna pour prendre appui sur le dossier.

Travis se retourna vers Hugo et Pinto.

– J'ai l'impression que vous avez une longue histoire à me raconter.

Il ouvrit un tiroir et sortit une grosse pipe d'écume qu'il bourra de tabac. Ses yeux ne quittaient pas Hugo, qui se fendit d'un sourire.

– Je suis sûr que vous aussi… Vous vivez sous une fausse identité? O'Connell, le nom de votre mère?

L'homme alluma sa pipe en ne le quittant pas des yeux. Il recracha méthodiquement quelques bouffées de fumée bleue.

– Oui. Je n'ai toujours pas compris comment vous m'avez repéré, d'ailleurs.

– À l'auberge. Là-bas, il y a certaines de vos toiles.

– Oui, mais comment avez-vous su que c'était moi? Que Travis et O'Connell ne faisaient qu'un?

Hugo tenta de trouver une réponse claire. Ce n'était pas facile.

– Je ne sais pas trop. Pinto m'avait dit vous avoir rencontré un jour vers Odeceixe et vous lui aviez parlé d'un coin vers le cap de Sines à une lointaine époque. On a cherché. Et quand je suis entré dans ce bar j'ai vu les toiles. Anita m'avait dit que vous aviez été dans la Royal Navy et j'ai fait la relation…

Quelques lourdes volutes bleues.

– Qui est Anita?

– Anita Van Dyke… Une flic d'Amsterdam… Elle enquête sur votre femme…

– C'est elle qu'Alice est allée voir à Amsterdam?

Il tournait la tête vers sa fille, qui hocha affirmativement la tête.

Quelques bouffées bleues.

– Je ne sais pas trop encore ce qui s'est passé mais je dois vous remercier pour tout ce que vous avez fait il me semble.

Hugo levait la main.

– Je n'ai fait que ce que je voulais faire, je vous assure… Maintenant que votre fille est entre vos mains, je dois juste prévenir Anita et m'éclipser. Désormais la balle est dans votre camp.

Quelques bouffées bleues.

L'homme ouvrit un autre tiroir et Hugo vit sa main réapparaître armée d'une bouteille de bourbon.

Il y avait un antique petit frigo dans un coin de la pièce. Il en ramena de la glace et une bouteille d'eau minérale, puis sortit des verres d'un placard de bois. Il servit trois verres de bourbon, et tendit un verre d'eau à sa fille.

Ils portèrent un toast silencieux et Hugo se détendit complètement.

L'homme continuait de fumer sa pipe et il ouvrit le vasistas pour aérer la pièce. Puis il se retourna vers Hugo et lui demanda de lui raconter toute l'histoire, vue de son côté.

Hugo commença donc par cette nuit où il avait trouvé Alice sous la banquette de sa voiture. Il fit un récit clair et concis de la longue traque depuis Amsterdam puis vint le moment d'aborder les choses importantes, ce qu'il savait de l'entreprise Kristensen.

– Ce que j'ai compris au fur et à mesure c'est que votre ex-femme a monté une industrie fort lucrative en produisant et commercialisant le type de cassettes que votre fille a trouvées chez elle… Le hasard a voulu qu'Anita Van Dyke qui enquêtait de son côté s'est retrouvée dans le même hôtel que moi, à Évora, et qu'elle était suivie par un type de la bande…

Des volutes de fumée, comme toute réponse. Travis semblait plongé dans de profondes réflexions. Il se tenait tout droit devant le vasistas ouvert, observant l'extérieur. Son visage était teinté de la couleur cuivre d'un Indien navajo, ou hopi, dans la lumière basse du couchant.

– J'espère que vous n'avez pas pris de risques inconsidérés en venant ici avec ma fille.

– Nous avons réussi à neutraliser une bonne partie du gang la nuit dernière… et le temps m'était compté. Je devais vous retrouver vite, car ces hommes étaient à vos trousses… Là je pense qu'ils doivent plutôt se demander comment faire pour quitter le pays au plus vite.

C'est ce qu'il espérait de toutes ses forces, tout du moins.

– Maintenant si vous le voulez bien, avant mon départ, j'aimerais vous entendre, M. Travis. Que vous me racontiez cette histoire de votre côté.

Il en aurait besoin pour ce foutu roman sur la fin du siècle.

– Qu'est-ce que voulez savoir?

– Juste la semaine qui vient de s'écouler, parallèlement à notre fuite ou ce qui s'est passé depuis votre disparition il y a trois-quatre mois, mais je ne vous cacherai pas que toute votre vie semble recouverte d'un épais mystère, monsieur Travis.

Il avait essayé de dire ça sur un ton décent qui ne froisse pas l'homme.

– Ce que vous vous demandez c'est comment un homme comme moi a pu épouser une femme comme Eva Kristensen, c'est ça?

Hugo tenta de ne pas paraître trop gêné. C'est vrai, avait-il envie de répondre, cela faisait partie du mystère, indubitablement.

Pinto s'agita sur sa chaise.

– Je ne le sais pas moi-même, voyez-vous.

Le ton de sa voix témoignait d'un lourd fardeau, et très ancien.

Travis contemplait l'Océan, la tête tournée vers le vasistas. Une mer d'un bleu profond, presque violet, frappait interminablement la plage, dont le sable se teintait de rouge, comme le ciel à l'horizon. Le soleil n'était plus qu'un disque rouge sang, net et concret, à la limite des flots.

– Quand j'ai rencontré Eva Kristensen, je venais de quitter la Royal Navy, je me suis retrouvé à Barcelone, j'ai fréquenté des bars de marins. J'ai toujours fait de la voile, depuis mon plus jeune âge. J'ai rencontré quelques Espagnols qui vivaient dans le sud ou aux Baléares et j'ai décidé de m'établir comme skipper pour les touristes, en Andalousie. Un mois ou deux avant mon départ, j'ai rencontré Eva Kristensen par une connexion lointaine, l'ami d'un ami qui m'avait invité à une réception qu'elle donnait, sur son yacht…

Hugo acheva son verre de bourbon alors que l'homme rallumait sa pipe, le visage tourné vers l'Océan.

– Inutile de vous dire que ça a été un coup de foudre imparable et violent. Et réciproque, je l'ai vu tout de suite.

Hugo ne bronchait pas. Travis, malgré ses traits tirés et son sourire désabusé, avait dû être un jeune homme très séduisant douze ou treize ans auparavant.

De lourdes volutes s'échappèrent par l'ouverture, d'où soufflait un petit vent frais.

– Eva Kristensen était une jeune femme splendide. Nous… Nous avons eu une relation… Puis je suis allé m'installer en Andalousie… J'y suis resté quelques mois puis je suis venu m'installer en Algarve… j'avais rencontré des amis portugais avec qui je m'entendais mieux qu'avec les Espagnols… Joachim, le Grec aussi, déjà… Eva m'a rejoint et a acheté la Casa Azul.