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– Elle est avec moi, maintenant… Tu m'en aurais voulu à mort de ne pas t'en avoir parlé.

Il comprit que le message avait été reçu.

Vitali se retourna vers le fleuve, puis vers la Volvo, à cinquante mètres de là, où se tenait une vague silhouette sur la banquette arrière. Puis il s'adossa à la rambarde à laquelle Hugo se tenait accoudé.

– Il va falloir être extrêmement prudent. Nous allons devoir mettre sur pied un plan d'action efficace… Et pour commencer tu vas aller à la maison numéro quatre.

Vitali lui tendait un trousseau de clés, Hugo s'en empara prestement et l'enfouit dans sa poche.

– Ensuite, reprit Vitali, tu prends une douche et tu dors. Dans l'après-midi je repasserai… Avec ce qu'il faut.

– Quel est ton plan? demanda abruptement Hugo.

Le sourire glacé de Vitali lui transmettait clairement que ce n'était pas tout à fait le genre de questions à poser. Mais il sembla changer d'attitude et une sorte de lueur vint éclairer son visage.

– Il faut que tu changes d'identité. Ensuite, il faut que tu fonces d'une seule traite jusqu'au Portugal te débarrasser de cette fille, la remettre à qui dieu voudra, et que tu remontes illico sur Paris sous une seconde identité. Aucun lien avec le réseau. Jamais.

Le jeune Allemand se détachait de la rambarde, indiquant que le rendez-vous touchait à sa fin. Son sourire avait une légère teinte malicieuse, narquoise.

– Quand tu partiras, je te donnerai de quoi rester éveillé pendant deux ou trois jours. Tu auras à peine droit aux arrêts-pipi.

Il fit un pas en arrière.

– D'autre part tu ne m'as pas vu aujourd'hui. Y compris vis-à-vis de quiconque dans le réseau. Nous sommes obligés de faire comme ça, d'accord?

Oui, émit silencieusement Hugo de la tête. Il comprenait parfaitement la nécessité d'une telle obscurité.

Alors que le jeune Est-Allemand disparaissait au coin d'un quai, Hugo se surprit à penser qu'ils atteignaient là sans doute des records en matière de clandestinité.

Vitali avait pour tâche de contrôler une bonne partie des opérations clandestines, les «black programs» du réseau Liberty. Réseau lui-même semi-légal, quoique couvert par une association tout à fait officiellement déclarée… Or Hugo était un des rouages essentiels d'un de ces programmes.

Ainsi, Vitali allait lui apporter la logistique de l'organisation, sans que celle-ci ne soit mise au courant. Clandestins, dans la partie la plus clandestine d'un réseau clandestin.

Merci Vit, pensa Hugo, avec un sourire.

Le jeune informaticien de génie ferait le maximum pour dénouer le piège dans lequel il s'était malencontreusement fourvoyé.

Hugo marcha d'un pas assuré vers la voiture.

Il fallait faire ce qu'avait dit Vitali: aller à la maison de la Beethoven Strasse, se reposer et attendre son retour.

Vitali était un as.

Il s'endormit très vite, en fait. Il lui avait semblé que le sommeil ne viendrait pas, mais après une bonne douche, confortablement installé dans le divan de cuir, il s'enroula sous son duvet et se laissa béatement terrasser par la sirène des rêves.

La sonnerie du téléphone le réveilla brutalement, quelques heures plus tard. Le soleil était haut dans le ciel. Un ciel gris argent, comme une coupole d'acier recouvrant la ville, toute cette mégalopole qui se ramifiait du nord au sud de la Ruhr…

Il laissa sonner les trois sonneries. Puis les quatre. Il décrocha après la troisième sonnerie de la troisième salve. Il attendit que Vitali se présente.

Cette fois, il parla en allemand.

– Monsieur Schulze? Ici Bauer.

– Bonjour Bauer, répondit Hugo selon le code convenu. Que puis-je pour votre service?

– C'est pour le dépannage, vous savez. La télé en panne et le meuble portugais…

Hugo ne répondit rien, comme convenu.

– Si je passais vous voir demain vers 17 heures?

– O.K., parfait, Bauer, demain à 17 heures, merci infiniment.

– Il n'y a pas de quoi, monsieur Schulze, à demain.

Ari avait insisté sur le fait que des gens qui se disent poliment au revoir pour clore un coup de fil ne peuvent pas être soupçonnés d'appartenir à une bande de gangsters ou de terroristes, encore moins à une organisation de volontaires occidentaux désireux d'en finir au plus vite avec les résidus du communisme.

Selon le code convenu Vitali arriverait aujourd'hui à six heures de l'après-midi.

Bon dieu de merde, mais quelle heure pouvait-il bien être?

Quatre heures moins le quart, lut-il sur l'horloge murale de l'entrée.

Hugo était dans une forme moyenne. Il s’étira et s’assouplit les jambes avant d'entrer dans la cuisine pour se préparer du thé et une petite collation.

Il entendit du bruit en provenance du premier.

Alice devait s'être levée elle aussi.

Il l'entendit descendre le petit escalier raide et venir directement vers la cuisine d’où s'échappait le bruit de l'eau qui chauffait sur le brûleur de la cuisinière.

Elle s'encadra dans l'embrasure de la porte.

– Hugo, laissa-t-elle tomber. Je dois partir. Il faut que je retrouve très vite mon père. Je… je sens quelque chose… Quelque chose va arriver.

Son visage était grave. Intense. Ses yeux bleus étaient pleins d'une vivacité magnétique.

Hugo ne répondit rien. Il versa l'eau frémissante sur le thé et reposa la casserole dans l'évier. Puis il ouvrit le frigo, s'empara du beurre, de quelques fromages français et installa le tout sur la petite nappe blanche.

– Tu as faim? se contenta-t-il de lâcher.

Elle hocha négativement la tête. Puis hésita sur le pas de la porte.

Elle laissa tomber un «Je devrais déjà être à Lisbonne» sec comme un coup de trique et finalement remonta dans sa chambre, sans dire un mot, le visage fermé, déçu, et boudeur.

Oh… et merde, pensa Hugo, en poussànt un soupir. Évidemment, il n'était pas tombé sur une magnifique jeune femme, à la beauté fatale et mystérieuse. Non, il fallait qu'il se tape une petite peste adolescente, le genre de truc qui pouvait transformer un membre de la société protectrice des enfants martyrs en spécialiste du coup de fer à repasser…

Il esquissa un sourire et entama son déjeuner-goûter-petit déjeuner, il ne savait plus trop.

Il n'arriva pas à stopper la spirale de questions qui se déroulait dans son esprit.

Que veut-elle dire par «il va arriver quelque chose», comme si rien ne s'était encore produit, nom de dieu…

Je sens quelque chose avait-elle dit, rectifia-t-il.

Je sens quelque chose..

Il repensa aux divers rêves que la jeune fille lui avait dévoilés la nuit précédente. Comme celui qui l'avait réveillée, hurlante de terreur, alors qu'il fonçait vers Düsseldorf.

Sa mère, la bouche trempée de sang. Une mâchoire d'acier. L'enfermant dans une pièce noire.

Elle lui avait dit que depuis plus de deux ans, maintenant, des rêves analogues hantaient de plus en plus souvent ses nuits. À chaque fois que sa mère revenait d'un de ses voyages, en pleine forme. À chaque fois elle faisait un de ces cauchemars dans lesquels sa mère se transformait en un monstre cruel, diabolique, assisté par son beau-père, efficace majordome.

Elle lui avait raconté sa fugue, persuadée que ses parents étaient en fait des criminels, et sans doute des assassins. Sa fuite, avant que les avocats de sa mère ne la reprennent. Le supermarché à Amsterdam.

Hugo n'arrivait pas à comprendre pourquoi mais il ressentait une menace confuse et effectivement grandissante, Comme lorsque l'obus serbe s'était rapproché, avec son sifflement caractéristique, avant de pulvériser le premier étage de leur abri.

Les rêves d'Alice représentaient une clé, il en était persuadé, mais l'origine de cette conviction lui parut tout aussi obscure.

Il rangea les victuailles, fit la vaisselle et alla s'effondrer dans le grand divan. Il alluma la télé et comata devant un feuilleton policier ennuyeux en attendant l'arrivée de Vitali.