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– Quel est votre plan?

La question importante.

Elle n'en avait aucun. Sinon les vagues contours qu'elle avait esquissés à Peter. Il ne fallait pas donner l'impression d'hésiter. Jouer franc-jeu. Avec Hassle de toute manière ça ne servait à rien de tourner autour du pot.

– Pour le moment descendre à Faro. Me brancher avec les flics locaux, piloter les opérations de recherche, retrouver Travis avant Eva Kristensen.

Ça pouvait tenir. Ça devait tenir.

– Vous savez, Anita, ça grince un peu en haut lieu. On ne cesse de me répéter partout que le dossier est vide… Vous allez avoir peu de temps pour réunir quelque chose qui tienne la route.

– Je sais, c'est pour cela qu'il faut que je parte le plus vite possible.

Hassle releva les yeux avec un plissement malicieux.

– Bien, dit-il, j'imagine que vous connaissez aussi l'heure de votre prochain avion?

Anita faillit pousser un gloussement de plaisir.

– Oui, lança-t-elle. Dans trois heures je peux prendre un vol pour Faro, j'y serai en fin d'après-midi…

Ça, ça voulait dire; je pourrai attaquer dès auourd'hui. Au pire demain matin.

Hassle eut un petit sourire au coin des lèvres.

– Parfait. Dites-moi alors pourquoi vous n'êtes pas encore en route?

Anita émit un large sourire de reconnaissance à destination de son supérieur hiérarchique.

Elle allait le remercier lorsqu'il lui fit comprendre, d'un geste de la main, qu'elle aurait déjà dû se trouver sur le palier en train de refermer la porte.

Ce qu elle entreprit de faire, dans la seconde.

CHAPITRE XII

Au petit matin, lorsqu'ils passèrent Dijon, Alice s'était réveillée, et s'était relevée sur la banquette. Son visage était apparu, embué de sommeil, dans le rétroviseur.

Hugo lui avait demandé à nouveau si elle ne désirait pas appeler son père au téléphone et Alice lui avait répondu qu'elle n'avait pas de numéro où le joindre. Hugo avait conduit quelques kilomètres avant de lui demander, soucieux:

– Tu as une adresse au moins?

– Oui… J'ai une adresse… heu… sa dernière adresse…

– Elle est où cette adresse?

Alice se pencha en avant pour qu'il la voie poser sa main sur le front, lui montrant où se trouvait l’adresse.

Hugo se tourna vers elle et lui envoya d'instinct un sourire complice. Décidément cette gosse aurait pu être une des meilleures élèves d'Ari.

– J'ai aussi une photo. Une photo de la maison.

Elle tendit un polaroïd par-dessus l'épaule Hugo et celui-ci jeta un bref coup d'œil au cliché.

– À quand elles remontent cette adresse, cette photo?

– Un an et demi, environ.

Pas mal, pensa Hugo, ça devrait aller.

Vers neuf heures, ils s'étaient arrêtés sur une vaste aire de repos, au sud de Lyon, station-service, cafétéria, toilettes, supermarché et ils avaient avalé une solide collation, au goût tout à fait détestable, avant de reprendre la route. Alice avait fait un brin de toilette dans les lavabos de la station.

Pendant toute la matinée, il avait donc tracé comme une fusée le long des autoroutes qui suivaient le cours du Rhône.

À un moment donné, il n'aurait su expliquer la brutalité de ce mécanisme, il ne put résister à la tentation. Il tendit la main vers la boîte à gants, qu'il ouvrit d'un coup sec. Il se saisit du dictaphone. Il vérifia d'un coup d'œil qu'une cassette était engagée dans l'appareil et il se tourna légèrement vers Alice qui observait le paysage, la tempe collée à la glace. Des peupliers barraient le bas-côté de la route, simples figures cinétiques, fugitives, à l'extérieur.

Hugo posa la grille devant ses lèvres et débita lentement:

– De la nécessité d'une littérature-en-direct. Là tout de suite. Maintenant. Simplement la traversée de la grande civilisation conurbaine, alors que la fin du monde, ou quelque chose qui y ressemble, approche inexorablement. La pensée est un virus. Il continuera de se répandre, ou bien s'endormira momentanément, attendant qu'on veuille bien, un jour, l'éveiller pour de bon.

Les livres sont peut-être de redoutables bombes à retardement… Ainsi, en ce beau jour de l'an de grâce 1993, en France, une voiture roule sur l'autoroute. Par le jeu incroyable de la vie et du chaos, deux individus traversent le continent de part en part, simples fantômes dans le crépuscule de l'Europe. Et de cette collision, miraculeusement, naît un peu de désordre, de bouleversement. Il ny a donc plus qu'à raconter la vie, telle qu'elle se déroule, et appréhender l'expérience comme une incessante transformation…

Or, indubitablement cette traversée d'un monde crépusculaire se faisait à deux, maintenant. Alice devait être intégrée au scénario. Mieux, elle devenait certainement un des moteurs de cette fiction puisée dans l'énergie de la vie elle-même. Il reprit:

– Peut-être pourrait-on commencer ainsi: Le samedi 10 avril 1993, un peu après huit heures du matin, une jeune adolescente se présenta au commissariat central d'Amsterdam… Nul n'aurait pu se douter qu'elle mettrait bientôt toute les polices d'Europe en alerte…

Il coupa l'enregistrement et offrit son profil à la jeune fille:

– Tu as faim?

Elle hocha négativement la tête.

Mais sa voix couvrit le bruit du moteur, alors qu'il se retournait vers la route.

– Vous êtes écrivain? Vous écrivez quoi comme livres?

Hugo hésita une fraction de seconde. Il jugea qu’elle pourrait suivre aisément.

– Je ne sais pas vraiment… C'est mon premier… Un roman sur la fin du monde… maintenant je le vois comme un road movie, sur la route, avec une petite fille poursuivie par les flics et par sa mère, et un type qui revient du noyau actif de l'enfer.

Il réprima un petit rire.

– Mais… c'est notre histoire, dites?

Il répondit par un vague hochement de tête. Puis, brisant enfin le silence relatif de la voiture:

– Je savais, en revenant de là-bas, que mon projet de roman et ce que je vivais allaient se télescoper. Mais très franchement, je ne t'imaginais pas dans le scénario de départ…

Un petit rire, à nouveau.

– Or c'est ça que je veux expérimenter, l'irruption de la vie dans la fiction, et sans doute réciproquement.

Alice ne répondit rien pendant un bon moment.

Il comprit qu'elle analysait le tout en profondeur.

– Hugo? finit-elle par lâcher timidement, vous m'avez dit que vous travailliez pour une organisation internationale… Et puis il y a les armes… Vous m’avez parlé d'enfer tout à l'heure… Vous voulez bien m'expliquer?

– Expliquer quoi?

Sa voix s'était faite nettement plus rude.

– Ben… vous êtes écrivain, mais vous avez une mitraillette et un pistolet, vous travaillez pour une organisation qui peut nous faire changer de voiture, de papiers et…

Elle se montra du regard et d'un geste des deux mains ouvertes.

Et d'identité, au sens strict, oui, compléta-t-il pour lui-même.

– Qu'est-ce que tu veux savoir?

Bruit du moteur.

– Alors?

– D'où venez-vous? C'était quoi l'enfer?

Bravo, pensa-t-il, par où commencer, hein, Hugo?

*

L'avion décrivit un large cercle au-dessus de l'Océan, avant d'entamer sa descente sur Faro. Le ciel était dégagé au-dessus de la côte, il faisait un temps magnifique sur toute la péninsule Ibérique.

À côté d'elle, le jeune garçon portugais avec qui elle avait échangé deux-trois mots durant le voyage rangea son bouquin dans un petit sac de sport.