– Tu ne veux rien d'autre?
– Non, je n'ai pas très faim, en fait.
– Bien, alors allons-y.
Il se leva de table et se dirigea vers la caisse. Alice le suivit, sans mot dire et en gardant un bon mètre de distance.
Ils n'échangèrent pas une parole pendant les deux cents kilomètres suivants. À la sortie de Narbonne, il eut à faire face à un obstacle imprévu. Un carambolage sur l'autoroute était en train de provoquer un bouchon de plusieurs kilomètres. Il consulta la carte de Vitali et réfléchit intensément. C'était l'occasion de quitter ce grand axe menant à la frontière, au sud de Perpignan. En rejoignant la route des Pyrénées centrales, il éviterait le grand poste de douane menant à Barcelone. Il entrerait en Espagne par les routes montagneuses du Pays Basque et de Navarre; Pampelune, puis Burgos.
De là il descendrait à fond sur Salamanque et entrerait au Portugal par le nord, là où «on» ne l’attendrait vraisemblablement pas. Dix minutes plus tard, il roulait droit vers l'ouest, vers Carcassonne, Toulouse et Tarbes d'où il obliquerait vers la frontière. Il avait bien tracé toute la journée. Il pouvait échanger quelques heures de route supplémentaires contre l'assurance d'une totale discrétion.
À un moment donné, Alice s'ébroua sur la banquette. Elle posa ses coudes sur le haut du dossier et c'est d'une petite voix qu'elle lui demanda:
– Vous êtes fâché Hugo?
Hugo ne sut trop quoi répondre.
– Vous auriez voulu que je vous dise le truc tout à l'heure…
C'était plus un constat qu'une question, mais il entreprit de dissiper ses doutes:
– Non, ne t'en fais pas, j'imagine que tu as de bonnes raisons pour agir ainsi.
Lui-même n'avait certes pas dit toute la vérité, tout à l'heure, quand il s'était agi de préciser l'enfer. Il n'avait cité aucun nom, évidemment, et surtout pas la véritable identité de Vitali, ni d'aucun membre du Réseau. Il avait inventé une sorte d'organisation humanitaire un peu spéciale, travaillant pour le gouvernement bosniaque et s'était présenté comme chargé de la sécurité de son personnel, ce qui expliquait les armes. Il avait suffisamment mêlé d'éléments de réalité à sa fiction pour que tout paraisse plausible. Il n'avait pas raconté la livraison d'armes, les combats à Cerska et à Sarajevo, ni leur entrée dans le village de montagne, et les centaines de cadavres qu'ils y avaient trouvés. Il n'avait surtout pas raconté les jeunes femmes violées et égorgées, baignant dans leur sang sur le carrelage des cuisines ou dans les chambrettes aux lits couverts de déjections.Il n'avait certes pas décrit l'adolescente éventrée crucifiée sur une porte de cave, qu'il avait éclairee de sa torche à la lumière si crue, avec Béchir Assinevic, Marko Ludjovic et les deux autres Français. Cette image qui pouvait mettre des heures à refluer tout à fait de sa mémoire, une fois qu'elle y était apparue. Il avait également passé sous silence les dizaines de petites filles entassées dans la grande salle d'école, comme de vulgaires poupées aux membres disloqués que lui présenta un groupe d'officiers bosniaques, dont certains ne pouvaient empêcher les larmes de suinter de leurs regards vidés, troublés à jamais.
– En fait, c'est mon père…
Hugo eut du mal à enregistrer l'information.
Son esprit ne pouvait totalement réintégrer ce corps qui conduisait une BMW noire sur une autoroute de France. D'une certaine manière, c'était vrai une partie de sa mémoire et de son identité était sans doute restée bloquée à jamais, devant cette porte de cave sinistre et poussiéreuse, devant toute cette chair meurtrie, cette vie détruite.
– Ton père? laissa-t-il tomber dans un souffle rauque.
– Oui… c'est lui qui me l'a demandé… je lui ai promis… Ne pas dévoiler ce qu'il me disait dans ses lettres…
Hugo se renfrogna.
Tant pis, de toute façon Alice Kristensen serait sortie de sa vie dans vingt-quatre heures. Qu'elle garde donc ses fichus secrets!
Il avait la bande de l'autoroute, une cassette de Jimi Hendrix, et la guitare pyrotechnique de Purple Haze finit par tout remettre en place.
Il réussit même à faire disparaître cette putain d’image de son cerveau. Cette putain de porte clouée de chair humaine.
Elle se retrouva sur la route de l'est qui suivait la côte. Se fondre dans le décor. Épouser la terre, le pays, dompter les odeurs et la langue, apprivoiser quelques visages ou paysages…
Il faudrait compter pas mal sur l'instinct et la chance, sil'on voulait aussi aller vite.
Sur la radio, une station locale déversait sa disco internationale et impersonnelle. À sa gauche, elle pouvait apercevoir les plages bordées de pinèdes et de grands cyprès. Elle se mit à battre la mesure sur le volant, un truc de Whitney Houston, sûrement.
Passé Olhâo, la large nationale 125 trace droit vers l'ouest, au milieu des pinèdes. La voiture dévora la double bande grise, à une vitesse élevée, et parfaitement constante.
Le soleil avait depuis longtemps disparu sous l'horizon, tombant de l'autre côté de l'Atlantique comme un signal plus sûr que l'horloge et le compteur kilométrique du tableau de bord.
Les arbres avaient l'allure de grands fantômes végétaux piégés, une fraction de seconde, dans la lumière des phares.
Elle décida de s'arrêter à une petite auberge, qui semblait tombée du ciel, là, sur une avancée dans la mer, très en retrait de la route déserte. Elle gara la voiture sur un vague parking de terre battue et pénétra dans la douce chaleur des murs blanchis à la chaux, recouverts de filets de pêche et d'espadons naturalisés.
À l'intérieur, deux vieux pêcheurs dînaient à une table près des fenêtres donnant sur l'Océan et quatre hommes, un peu moins âgés, jouaient aux cartes, à une table du fond. Un des joueurs semblait être le patron, car il se leva et, avec l'hospitalité humble et effacée si caractéristique de cette région du monde, l'accueillit d'un sourire simple et de quelques mots, aux consonances chuintantes.
Elle répondit par quelques bribes et prit place à une table près de la fenêtre, juste derrière celle des deux vieux pêcheurs.
Elle commanda un grand verre de cervesa et elle grignota quelques olives.
Par la fenêtre, elle pouvait apercevoir une petite rambarde blanche dominant une pinède en pente, qui descendait jusqu'aux plages. La mer était parcourue de frémissements aux formes infinies, cristallines, sous l'emprise d'une lune épanouie, sûre d'elle-même au-dessus des flots.
Un vieux disque jouait en sourdine. Un air léger, mais d'où perçait l'inévitable accent de complainte des chansons portugaises. Une mélodie de marins-pêcheurs, peut-être, comme ces deux vieux bonshommes, dévorant leur bacalhau sans prononcer un seul mot.
Un quart d'heure plus tard, les vieux pêcheurs se levèrent et quittèrent les lieux après avoir lancé des adieux à la dérobée, et l'avoir saluée, avec respect, et sans ostentation.
Alors qu'elle commandait un petit café, Anita extirpa la photo de Stephen Travis de son sac:
– Je cherche cet homme, un ami. Un Anglais. Un ancien marin. On m'a dit qu'il vivait aux alentours de Faro.
L'homme détailla poliment et attentivement le cliché et le lui retendit en hochant la tête.
– No, no… je ne connais pas cet homme… Hé Joachim, viens voir, tu connais ce type?
Il venait de s'adresser à la table des joueurs de cartes et un homme vêtu d'une chemise rouge leva les yeux vers lui.
– Qu'est-ce qu'il y a Antonio? Quel type?
– Celui-là, martela le patron en brandissant le cliché, celui sur la photo, viens voir, c'est un ami de la petite demoiselle étrangère.
L'homme posa ses cartes, se leva et vint rejoindre le patron.
Il détailla lui aussi le cliché avant de hocher négativement la tête.
– Héou, les gars, vous le connaissez?
Joachim apportait la photo aux deux autres joueurs, qui finirent leur verre en se repassant le cliché avant de dire doucement: