À l'issue du second virage il aperçut les plages, upe petite rade et plusieurs bateaux rangés le long du quai. Surplombant la mer, un grand bâtiment plat étirait sa surface d'un blanc-jaune durci par le soleil. La petite Opel noire se garait sur le parking, une simple étendue de terre ocre-rouge jetée devant l'entrée du bâtiment.
Il stoppa et décida de l'observer de loin, avec les jumelles. La fille claqua sa portière et monta les quelques marches qui menaient à une large porte derrière laquelle elle s'engouffra. Il aperçut de grandes lettres peintes sur un hangar derrière le bâtiment. De Souza e Corlao Material nautica. Des lettres qui disparaissaient doucement, attaquées par l'iode et le temps. Il se rappela soudainement quelque chose. Un vieux souvenir. Il avait entendu ça il ne savait plus où, ni dans la bouche de qui, mais le détail venait de surgir des profondeurs de sa mémoire: c'était par l'intermédiaire de cette société qu'Eva Kristensen avait vendu les bateaux de Travis à de riches touristes, quand ils étaient partis du Portugal… Ouais c'était ça… C'était Dieter Boorvalt qui avait parlé de ça lors d'une conversation, un jour, «la société de matériel nautique Portugaise qui a vendu les bateaux de Travis…».
Et le nom de Tavira avait été cité lors de cette discussion.
La fliquesse était loin d'être nulle. Si Travis était dans les parages, sans doute saurait-on la renseigner ici.
La route s'arrêtait à 50 mètres du bâtiment, droit sur un escarpement rocheux qui surplombait la mer. Il décida de faire demi-tour et de l'attendre un peu plus loin sur la nationale.
Anita demanda à parler au responsable du personnel qui embauchait les équipages. Elle s'était présentée comme inspecteur de la police d'Amsterdam, mais sans dire pourquoi elle était là.
La jeune fille de l'accueil appela le responsable sur son poste et Anita comprit qu'elle essayait d'expliquer discrètement que non, elle ne savait pas pourquoi et que la prochaine fois elle y penserait, oui.
La jeune secrétaire lui indiqua un bureau, au fond d'un long couloir qui s'enfonçait dans l'aile principale du bâtiment.
L'homme se leva de son bureau à son entrée. Il l'invita respectueusement à prendre place et se rassit, légèrement nerveux, visiblement mal à l'aise.
Anita détecta la chose instantanément. L'homme la regarda et laissa tomber, tout à trac:
– Bien. Parlez-vous suffisamment notre langue ou désirez-vous que nous fassions cette conversation en anglais?.
Anita se détendit légèrement..L'homme témoignait d'une authentique attention.
Elle le détailla un instant. Quarante ans. Un peu plus. Un visage ovale, doux et tendre mais sans aucune ambiguïté. Un teint mat délavé par les années passées derrière le bureau, des mains qui paraissaient encore solides, noueuses et burinées par le sel et le soleil, il y avait longtemps de cela. Un ancien marin, certamement.
– Eh bien… Sincèrement je vous remercie… Mon portugais est loin d'être parfait mais je pense pouvoir m'en sortir, monsieur…?
– Pinto. Joachim Pinto… Que puis-je pour vous, madame…
– Inspecteur Van Dyke, de la Brigade criminelle d'Amsterdam.
L'homme sembla s'imprégner de ces mots.
– Et que puis-je pour vous être utile, inspecteurVan Dyke?
Il cherchait une position confortable dans son fauteuil, mais ne semblait pas la trouver.
– Je cherche un homme. Un étranger, lui aussi. Un homme avec qui votre société a peut-être été en contact il y a quelques années…
– Un étranger?
– Un Anglais, oui…
Léger tic au coin de la bouche.
– Un nommé Stephen Travis.
A peine plus prononcé, le tic.
Joachim Pinto réprima un soupir. Jeta un coup d'œil à Anita. Puis regarda fixement l'Océan par la fenêtre de son bureau exigu.
Anita attendit patiemment la réponse.
L'homme finit par pousser un véritable soupir qui se termina par une phrase lâchée comme un fardeau trop lourd:
– Qu'est-ce qu'il a encore fait Travis?
Il la regardait fixement, mais sans ostentation.
D’une certaine manière il venait de mettre les cartes sur la table.
– Vous le connaissez?
Soupir. Puis:
– Oui, bien sûr, je le connais.
– Employé ou ami?
Il esquissa un sourire.
– Les deux.
– Je vous écoute.
– Qu'est-ce que vous voulez savoir?
– Où vit-il? Vous connaissez son adresse actuelle?
Nouveau soupir.
– Vous pourriez me dire ce qu'il a fait, avant?
Cette fois ce fut Anita qui réprima un soupir.
– Il n'a rien fait de répréhensible. Nous souhaiterions simplement l'entendre, comme témoin, au sujet de certains événements et personnes, aux Pays-Bas.
L'homme la regardait toujours droit dans les yeux.
– Je ne sais pas où il vit actuellement, il a plus ou moins disparu de la circulation depuis près de six mois maintenant. Je sais qu'il a vendu sa baraque d'Albufeira et depuis il m'a juste donné un coup de fil, pour me dire que tout allait bien. C'est tout Travis, ça…
– Albufeira?
– Ouais… C'est là qu'il s'est installé après son divorce. Enfin… pas tout de suite. Il a un peu navigué puis a loué quelques maisons avant de s'acheter sa bicoque, à Albufeira. Mais là, je ne sais pas où il est, sincèrement.
Anita sentit que Pinto ne disait pas tout à fait la vérité mais elle n'avait aucun moyen de pression sur lui. Elle continua comme si de rien n'était.
– Savez-vous pourquoi il a déménagé si brusquement?
Un silence.
– Non… Travis a toujours été comme ça. Il pouvait décider de partir pour les Comores et dans la soirée il était déjà en route… Si ça se trouve il est à Bornéo, ou au Brésil. Ou sur la planète Mars.
Je vois, marmonna-t-elle à sa propre intention.
– Si vous deviez le retrouver comment est-ce que vous procéderiez?
Pinto eut du mal à réprimer un rire presque désespéré.
– Travis? Mon dieu… sincèrement avec lui je ne vois qu'une seule solution…
– Laquelle?
– Attendre qu'il veuille bien frapper à ma porte et me dire bonjour comme si on s'était quittés la veille… C'est toujours ainsi que j'ai procédé et ça a toujours fonctionné…
Anita se laissa aller à un petit sourire.
– Travis n'est pas quelqu'un de prévisible. Il ne sait pas lui-même ce qu'il fera le lendemain… Je suis désolé…
– Ce n'est pas grave… Vous avez été extrêmement coopératif, je vous en remercie… Monsieur Pinto, vous m'avez dit tout à l'heure que M. Travis était à la fois votre employé et votre ami… vous pourriez m'en dire un peu plus à ce sujet?
– Quoi, par exemple?
– Eh bien… Comment vous êtes-vous rencontrés, par exemple… ce qu'il faisait exactement… Tout ce qui pourrait me révéler quelques détails significatifs… Vous n'êtes absolument pas tenu de le faire, évidemment…
– Non, non, je n'y vois aucun inconvénient, seulement c'est un peu long et compliqué tout ça, je ne sais pas trop par où commencer…
– Commencez par le début, vous verrez c'est une méthode qui ne marche pas trop mal.
Leurs deux éclats de rire, presque simultanés, allégèrent définitivement l'atmosphère.
– Ah! oui, vous avez raison… Bien voilà. En fait, je suis brésilien, de mère portugaise, mais né à Rio, de père brésilien… Il y a… oh, maintenant presque quinze ans, déjà, j'ai rencontré Travis ici, en Algarve, il venait juste de s'installer et moi aussi. C'était en 78, septembre 78… J'étais skipper à l'époque et une croisière pour des Canadiens m'avait laissé à Faro. Travis venait de Barcelone. On a partagé une bicoque pendant deux-trois mois, le temps de s'installer un peu plus confortablement. Il avait été un excellent marin pour la marine britannique. Il était un des meilleurs skippers que j'aie jamais connus.
Anita tilta aussitôt à l'évocation faite au passé.