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– Était?

Un long silence appesantit l'atmosphère püis un nouveau soupir, bizarrement accompagné d'un sourire mystérieux et nostalgique, tandis que le regard semblait se perdre dans quelque lointain film intérieur.

– Oui… Un sacré bon skipper… Mais après, ça n’a pas trop bien tourné…

Anita intensifia son attention. Sans rien dire.

L'homme lui jeta un coup d'œil, soupira et se leva pour se poster à la fenêtre.

– Je crois qu'il connaissait déjà cette femme quand il est arrivé ici, il m'en a parlé assez vite… Il l'avait rencontrée à Barcelone…

– Quelle femme? Eva Kristensen?

– Oui… c'est ça. Une Néerlandaise… comme vous… Je me suis douté que c'était en rapport avec elle votre venue, c'est ça? C'est à cause de ce putain de divorce, non? Travis a fait une connerie? Il a enlevé la petite Alice, c'est ça?

Pinto s'était retourné et son visage était grave maintenant.

L'homme semblait en connaître long sur Travis.

Plus long qu'elle, aucun doute.

Anita leva la main en signe de dénégation.

– Non, non, ne vous inquiétez pas, je vous assure que Travis n'a rien fait… Vous voulez bien reprendre où vous en étiez? Vous avez rencontré Travis ici à Faro puis la femme…

– Oui. Eva Kristensen n'est pas venue tout de suite. Je crois que la première fois qu'elle est passée c’était… oh oui, trois ou quatre mois après l'arrivée de Travis. Elle est restée une petite semaine. Et ils sont rarement sortis de leur chambre…

Une lueur avait étincelé dans le regard de Joachim Pinto.

Anita ne dit rien et le laissa poursuivre.

– Ses venues se sont rapprochées et… en 79, c'est ça, en septembre, elle s'est installée définitivement. Elle a acheté deux bateaux pour Travis et très vite, pendant l'été 80, la petite Alice est née, en Suisse je crois… Puis elles sont revenues, elle et l'enfant…

Le tic nerveux venait à nouveau d'actionner mécaniquement la commissure de ses lèvres.

Un petit soupir.

– Eva Kristensen avait changé. Imperceptiblement. Travis était devenu un ami et j'allais souvent chez eux, dans une magnifique demeure qu'elle avait achetée entre-temps à l'ouest de Lagos…

– Où ça?

Anita s'apprêtait à noter l’adresse sur son carnet.

– La Casa Azul. Maintenant c'est un centre de thalassothérapie… Vous trouverez sans peine.

Casa Azul. Lagos, nota-t-elle vivement.

– Alllez-y, je vous écoute…

– A peine deux ans s'étaient écoulés après la naissance d'Alice quand les relations entre Eva Kristensen et Travis ont commencé à se détériorer… Quelque chose n'allait plus… Quand Alice a eu deux ans, je m'en souviens, une fête d'anniversaire colossale avait lieu à la Casa Azul, j'ai vu que Travis n'allait pas bien. J'ai essayé de lui parler mais il est resté de marbre… Mais pas comme avant. Pas juste laconique, vous voyez… Il était fuyant, mal dans sa peau, je ne l'avais jamais vu comme ça… à peine un an plus tard ils sont tous partis pour Barcelone… Puis la grande maison a été vendue, les bateaux aussi, par mon intermédiaire et j'ai compris qu'ils coupaient les ponts, que je ne reverrais jamais Travis…

L'homme retourna s'asseoir pour s'offrir une pause. Il semblait affronter maintenant des souvenirs qu'il avait profondément enfouis au cœur de sa mémoire.

– Et Travis est revenu? C'est ça?

– Oui.

La voix était nimbée d'un voile rauque, aisément perceptible.

– Allez-y, dites-moi ce qui s'est passé.

– En fait, je m'en étais douté un peu avant leur départ, mais quand il est revenu… six ans plus tard, j'ai compris que je ne m'étais pas trompé… Bon dieu… Si c'est pas à cause de la môme ça doit être pour ça, hein? Bon dieu…

Anita regardait l'homme sans comprendre…

– Excusez-moi monsieur Pinto, mais je ne vois…

– J'aurais dû m'en douter tout de suite quand vous m'avez dit police d'Amsterdam… merde.

– Qu'est.ce que vous voulez dire, monsieur Pinto?

Il planta son regard droit dans le sien.

– Vous pouvez me le dire vous savez, je savais bien que tôt ou tard ça finirait par arriver.

Anita faillit perdre momentanément son calme. C'est d'une voix délicatement posée et durement contrôlée qu'elle laissa tomber, doucement.

– Vous voulez bien me dire de quoi vous parlez, je vous assure ne pas vous suivre du tout.

– Vraiment?

– Écoutez, vous en avez maintenant trop dit ou pas assez. De quoi s'agit-il?

L'homme réprima un rictus. Il semblait à la fois surpris et désespéré.

– Oh, merde, j'espère que je ne suis pas ep train de le foutre dans la merde, vous comprenez?

– Ce que je peux vous dire c'est que vous vous foutrez dans la merde si vous me cachez une donnée importante pour la suite de l'enquête.

Cette fois on ne rigolait plus.

– Je pensais que c'était à cause de ça… Amsterdam…

Anita leva un sourcil.

– À cause de la drogue, vous comprenez?

Anita digéra l'information en tâchant de ne rien laisser transparaître de son émotion. Ce fut d'un ton froid et parfaitement détaché qu'elle laissa tomber:

– De la drogue? Travis se droguait? Vous en etes sûr?

– Ben oui, évidemment. Je m'en suis aperçu un jour chez eux. Il était vraiment dans le cirage. Et puis une autre fois, juste avant leur départ, donc, j’ai vu des traces de piqûres sur ses bras… Et puis ça faisait un bon mois qu'il n'avait pas pris de bateau. Et ça chez Travis c'était un signe de catastrophe imminente… D'habitude, il était malheureux quand il ne faisait pas sa petite virée quotidienne le long de la côte… Maisje n'ai rien pu faire je n'ai pas eu le temps de réagir… je ne sais pas… Ii est parti et quand il est revenu… Mon dieu… Ce n'était plus le même homme, vous comprenez?

Anita perçut une rage ardente dans le regard de l'homme. Une rage nettement teintée de haine.

– Il était complètement accro?

– Complètement. Il était anéanti. Le divorce l'avait privé de tous ses droits paternels, en écnange d'une pension alimentaire sur laquelle Eva Kristensen tirait un trait.

La lueur de haine froide s'était rallumée.

– Je vois, dit-elle d'une voix presque feutrée.

Il y avait un masque d'attente tout à fait authentique sur le visage de l'homme.

Elle mit près de dix secondes avant de comprendre ce qu'il signifiait.

– Je vous rassure tout de suite monsieur Pinto… je ne peux pas vous livrer d'informations, évidemment, mais je peux vous dire que nous ne suspectons pas M. Travis de trafic de drogue, si c'est cela qui vous inquiète.

Mais ce que lui avait rapporté l'inspecteur Oliveira revenait maintenant sans cesse tournoyer au centre de son esprit, occultant presque l'image de l'ancien marin qui se murait dans le silence. Travis avait été en contact avec des individus louches, appartenant à des bandes maquées avec des branches de la maffia italienne. Ouais, sans doute des dealers.

Mais cela ne signifiait pas que Travis en fût un, pour autant. On a besoin de dealers quand on a besoin de poudre.

– Vous l'avez revu souvent après son retour?

Elle essayait de savoir si Pinto avait aperçu un de ces dealers, une fois.

– Ben… en fait, je ne l'ai pas revu tout de suite. C'est en allant à Vila Real, à la frontière, pour affaires, que je suis tombé sur lui par hasard… ça faisait un an, ou presque, qu'il était revenu. Il était dans un état lamentable. Comme il m'avait aidé dans le passé… c'est lui qui m'a trouvé la place ici quand j'ai arrêté de naviguer (un souvenir douloureux tenta de s'accrocher à la surface mais fut impitoyablement rejeté dans les oubliettes de sa conscience)… Alors je me suis occupé de lui. J'ai essayé de le faire décrocher et je lui ai trouvé du boulot dans une petite société de réparation de matériel nautique que notre société avait rachetée à Lagos.