– Merci…
Il se jetait déjà vers la sortie en laissant voler le petit carbone sur les marches inondées de soleil.
Il ne vit aucune fille brune ressemblant à Alice à la station d'autocars ou dans les parages, évidemment. Dans le petit office de la ligne un employé de la compagnie lui apprit que le car du matin pour Salamanque était parti à neuf heures. Bon dieu.
– Vous avoir vu une jeune fille brune… ma fille… douze ans, avec un blouson rouge… heu dans l'autocar de Salamanque?
L'homme regarda Hugo, qui s'était vaguement arrangé entre-temps dans la voiture.
– Oui, consentit-il à lâcher précautionneusement… Elle a pris un billet… Une jeune fille qui parlait avec un accent et…
Hugo ne le laissa même pas finir. Il se propulsait déjà sur le trottoir où il avait garé la voiture.
Il prit la direction de Salamanque en faisant turbiner le moteur, un bon cent soixante-dix, sur la file de gauche. Il ne fit pas de quartier aux quelques conducteurs égarés là, sur la mauvaise voie, pour on ne sait quelle obscure raison. Ils furent copieusement arrosés à coups de phares à iode.
Pour combattre le sommeil, la nuit avait été courte, et le réveil outrageusement rapide, il avala un comprimé de Désoxyne, à sec.
Comme petit déjeuner, il avait connu mieux.
La traversée de Valladolid, sur la N5Ol, fut pénible, terriblement longue, entrecoupée de multiples feux et de quelques ralentissements. Le seul souvenir qu'il conserverait de cette ville serait cerné par le rectangle de Plexiglas du pare-brise.
La route de Salamanque était une simple route à deux voies, dans un décor sec, plat, aux arbres rabougris, déjà assommés par le soleil. La route était encombrée de camions et de petits vans japonais, ainsi que de quelques autocars de touristes allemands.
Il exécuta plusieurs danses périlleuses entre les véhicules qui se croisaient sur la route mais il n'arriva pas à Salamanque avant midi et demi.
La station d'autocars se trouvait à l'entrée de la ville et il ne s'agissait que d'un vague panneau de métal planté dans le bitume défoncé, recouvert d'une poussière presque jaune.
Il entra dans le premier café et ne vit Alice nulle part dans la salle. Il demanda où il pourrait trouver un horaire d'autocars à une jolie brunette de vingt ans, qui servait au bar où il s'offrit un Coca glacé. Il ne voulut pas perdre de temps pour manger, aussi avala-t-il un autre comprimé, avec le Coca. Les amphétamines sont des armes de régime indépassables. Tant que vous en prenez la faim est effacée et elles peuvent ainsi vous faire maigrir à en mourir.
Il s'enfila la boisson en deux ou trois traits, en détaillant l'horaire des cars que la belle fille brune en robe noire lui avait procuré avec un sourire ensorcelant, et qui aurait sans doute pu le faire succomber, en d'autres circonstances.
Alice était arrivée à onze heures moins le quart. Un quart d'heure avant le car de Guarda, parti il y avait juste une heure et demie…
Une heure et demie. Elle n'avait pas plus de cent bons kilomètres d'avance!
Putain.
Hugo jeta un billet qui valait le double du Coca et s'éjecta du bar sans un mot, accordant malgré tout un ultime coup d'œil à la beauté sombre et sauvage.
Cent bons kilomètres, disons cent trente, ça voulait dire que le car était presque arrivé à Guarda alors que lui sortait à peine de Salamanque, se ditil en consultant sa carte, étalée sur le siège passager.
Il lui sembla mettre des siècles pour atteindre la frontière.
CHAPITRE XIV
Le soleil était haut et bombardait la plage d'une lumière aveuglante. Le sable était déjà chaud, bien qu'on ne fût qu'en avril. Le ressac continu de l'Océan résonnait comme des tambours de guerre, ici, sur cette côte sauvage du Sud marocain et Eva Kristensen se plaisait à sentir tout son être se mettre à l'écoute du rythme qui battait la plage. Le bronzage naturel, vestige des pistes de ski de Courchevel, se durcissait sous les rayons du ciel africain. Son corps svelte et musclé se nourrissait de toute cette énergie, comme doté à chaque pore d'une petite cellule photovoltaïque. Et le martèlement des vagues prenait des dimensions toutes wagnériennes, sur cette côte sauvage et déserte, rien du clapotis vulgaire qu'on entendait parfois entre deux beuglements de radios ou de jeunes cons braillards, à Saint-Trop' ou à Marbella…
Ici, ses dons naturels semblaient prendre toute leur ampleur, sa force et son intelligence lui paraissaient comme élevées à une puissance infiniment supérieure. Elle était fille des éléments, vestale solaire et sirène, son thème astral se faisait enfin voir sous son vrai jour, grâce à la maison de Mars, qui entrait brillamment en correspondance avec le signe du lion… Rien ne pourrait l'arrêter, elle était à tous points de vue une créature hors du commun. La première femme, sans aucun doute, à atteindre de tels niveaux.
Elle repensa au sang et frémit, les lèvres retroussées dans un brusque accès de désir.
Le sang de Sunya avait été d'un rouge pur et vermeil, plein d'une chaleur vibrante, et elle se souvenait y avoir détecté un arôme particulier. Sans doute devenait-elle une spécialiste, pouvant apprécier la chose comme un œnologue réputé sait déterminer la provenance et l'année des crus qu'il goûte… Son rire éclata, solitaire, sur la plage déserte.
Le sang de Sunya avait été parfaitement clean, surtout. Dieu soit loué, elle lui avait fait régulièrement passer des tests de dépistage de toutes sortes, prétextant son contact quasi quotidien avec Alice, avant de s'offrir cette petite folie…
Mais elle n'aurait jamais dû céder aux demandes répétées de Wilheim. Wilheim était un homme. Il ne savait pas se contrôler. Il entretenait avec la chose le même genre de rapports que Travis avec les drogues dures. Un pauvre petit junkie, sans doute inapte au Grand Projet, lui aussi.
La vidéo de Sunya Chatarjampa aurait pu s'avérer dangereuse pour l'entreprise s'il avait subsisté la moindre chance de retrouver son corps. Sunya était la première victime qui pouvait être mise directement en relation avec les Kristensen. Une erreur qui avait failli gâcher des années de patients efforts. Ah, Wilheim, tu n'es qu'un stupide cretin ignare…
Elle se retourna sur le ventre, nerveusement, et offrit son dos aux rayons.
Bon sang… repensa-t-elle malgré elle… Oui, aussi inapte que ces connards de petits gangsters qui l'ont ratée deux fois.
Alice était accompagnée par un homme… Un homme de Travis, très certainement… Nom de dieu, elle avait hâte de s'entretenir en tête à tête avec son cher ex-mari…
Et sa fille n'y couperait pas, elle non plus. Elle recevrait la plus mémorable fouettée de toute son existence… Quant à ce type, elle hésitait encore, entre le donner à Sorvan et à ses sbires ou s'en occuper personnellement, peut-être au rasoir, oui, peut-être bien, en lui prélevant méthodiquement la peau, par carrés d'un ou deux centimètres, pas plus. Il lui faudrait une petite journée pour tout enlever, en comptant les pauses et les repas… Elle aurait sans doute le temps avant de disparaître…
Le son de pas précipités, étouffés dans le sable, lui fit lever les yeux vers la maison qui surplombait les dunes, juste en face d'elle.
Messaoud, l'homme de paille marocain à qui appartenait officiellement la villa venait à sa rencontre, un téléphone portatif à la main.
– It’s Mister Vondt, Miss Kristensen… from Portugal…
Un accent à couper au couteau, pensa-t-elle en empoignant le téléphone.
Elle attendit, les traits durs et impénétrables, que Messaoud veuille bien comprendre qu'il n’avait plus rien à foutre ici avant de jeter dans le combiné:
– Allô, Vondt? Ici Eva, vous pouvez parler…
– Bonjour madame Kristensen… bon, je viens de voir Koesler et je vous fais un premier point, comme convenu…
– Je vous écoute.